Cicatrices, dermatoses et maladies chroniques : les tatouages comme une stratégie d’adaptation

Nicolas KLUGER

Service de dermatologie,
Centre hospitalier universitaire d’Helsinki, Helsinki, Finlande

Consultation « tatouages », service de dermatologie,
hôpital Bichat – Claude Bernard, Paris, France

Les tatouages font maintenant partie intégrante du paysage actuel sociétal. Ils s’affichent dans la rue, sur la plage, dans les publicités ou dans les stades. D’après un sondage récent, 14% des français sont tatoués[1]. Les raisons pour lesquelles les individus se tatouent sont nombreuses, variées, souvent multiples, et bien sûr personnelles. Le tatouage comme moyen de camoufler des cicatrices ou des lésions cutanées jugés inesthétiques ou disgracieuses est pratiqué de longue date[2][3]. En parallèle, s’est développé le tatouage médical[4][5] (ou micropigmentation, dermopigmentation ou dermatographie) pour camoufler ou corriger des cicatrices, qu’elles soient post-traumatiques, des brûlures, des greffes de peau[6], mais également des problèmes dermatologiques comme une alopécie, une dépigmentation (vitiligo), voire dans le passé les angiomes plans. Bien que « médical », le tatouage de camouflage n’est en rien l’apanage des médecins. Les patients ont depuis longtemps pris sur eux d’aller voir le tatoueur pour masquer des cicatrices[2], comme par exemple des cicatrices chirurgicales ou des vergétures[7] (Figure 1)

Figure 1. Cicatrice abdominale avant et après tatouage décoratif

(Tony Maritato, tatoueur à «no limit tattoo», Juan-les-pins)

L’exemple du tatouage sur cicatrices de mastectomie est une illustration récente de ce phénomène qui prend de plus en plus d’ampleurc. Le tatouage de reconstruction de la plaque aréolo-mammaire (PAM) après une chirurgie mammaire occupe une place centrale en sénologie carcinologique[4][9] Il fait partie de la prise en charge de la patiente traitée pour un cancer du sein. Il annonce la fin du processus de reconstruction qui a souvent été long et parfois difficile à vivre et va améliorer de façon significative la perception de son image corporelle. Le bénéfice de la reconstruction de l’aréole mammaire est reconnu[9]. La différence entre tatouage de reconstruction de la PAM et tatouage décoratif est que les tatoueurs peuvent laisser libre court à leur imagination et réaliser des tatouages artistiques colorés[8]. Des patientes n’hésitent plus à se parer de tatouages véritablement décoratifs en lieu et place d’un «simple» tatouage de la PAM. Une simple recherche sur Google en utilisant les termes «mastectomy tattoos» ainsi que les réseaux sociaux, facebook, instagram ou surtout pinterest, un réseau social visité majoritairement par un public féminin ainsi que les sites grand public sur Internet[10] contribuent à les rendre encore plus populaires et donnent une bonne idée de l’importance de cette pratique. Un site p-ink.org est même dédié à mettre en relation des patientes avec des tatoueurs. Ainsi s’affichent des femmes fières avec leur(s) poitrine(s) décorées de motifs floraux ou animaliers (bien souvent des oiseaux) (Figure 2). Plus rarement, il s’agit de tatouages couvrant ou épousant essentiellement une cicatrice.

Figure 2. Cicatrices mammaires camouflées par des tatouages décoratifs

(Tony Maritato, tatoueur à «no limit tattoo», Juan-les-pins)

Par sa fonction première, le tatouage camoufle les cicatrices opératoires et l’absence de PAM. Tatouer sur une cicatrice cachera la dyschromie, mais ne permet pas d’aplanir cette dernière. Il n’est pas toujours nécessaire de tatouer dessus. On peut ainsi intégrer une cicatrice de façon astucieuse au tatouage afin d’attirer l’œil de l’autre sur ce dernier et non plus sur la cicatrice. De même, il permet de cacher l’absence de sein en cas de mastectomie totale. Cependant, le tatouage est ici appliqué sur une zone cachée, qui n’est visible que de la patiente elle-même, devant un miroir, ou dans le cadre de l’intimité du couple. Comme tout tatouage, ce dernier a une fonction naturellement esthétique[11] et d’embellissement du corps, d’un corps ici malade et mutilé par une chirurgie nécessaire. Mais, il est reconnu que le tatouage permet de renforcer l’ego et de compenser les insuffisances perçues par les individus[12]. Le tatouage permet à la patiente de reprendre le contrôle de leur corps, de maîtriser cette partie de leur corps qui leur échappe. Le tatouage apporte une amélioration de l’image corporelle chez les patients et une augmentation de la confiance en soi (ego bolstering[12].

Cette reprise du contrôle du corps via les tatouages n’est pas l’apanage des tatouages sur mastectomie. Nous l’avons observée chez de nombreux patients. Dans notre expérience, nombreux sont ceux qui osent franchir le pas et usent de cette stratégie d’adaptation (ou «coping»). Ainsi, de nombreux patients avec un diabète de type I se font tatouer leur maladie sous la forme de tatouages décoratifs mentionnant leur maladie, en lieu et place du traditionnel bracelet d’alerte mais aussi pour reprendre un contrôle sur leur maladie[13]. Il peut également s’agir de maladies génétiques diverses afin de l’afficher[14] ou de dermatoses chroniques comme un psoriasis ou un vitiligo à cacher. Dans une étude récente chez des patients avec un psoriasis, 82% des répondeurs trouvait que le tatouage/ que s’être fait tatoué avait un effet positif sur leur image corporelle[15]. Dans une autre étude, nous nous étions intéressés à la pratique du tatouage chez les patients avec des troubles de la coagulation, comme l’hémophilie ou la maladie de Von Willebrand[16]. Nous avions retrouvé que 65% des patients tatoués reconnaissaient que le ou les tatouages avaient eu un impact favorable sur leur image corporelle[16]. De façon assez intéressante, ce chiffre était plus faible (55%) pour les patients avec des troubles de la coagulation mais avec un piercing corporel[16]. Bien que l’on ne puisse pas comparer de façon directe les résultats de ces différentes études, quelques remarques peuvent être faites. Tout d’abord, les tatouages semblent avoir un impact plus important que les piercings corporels. Cela semble assez logique car le degré d’investissement, le temps passé à préparer le modèle, la pénibilité de la ou des séances, et enfin la permanence du dessin, sous-tendent un degré d’investissement bien différent d’un bijou qui peut être retiré du jour au lendemain. De plus, l’impact d’un tatouage sur une pathologie cutanée a possiblement un impact plus fort par une reprise de contrôle direct sur la peau malade par rapport à une maladie « interne ». Si le but du tatouage dans le vitiligo par exemple est de cacher une tâche dépigmentée, dans le psoriasis il s’agit bien d’améliorer l’image corporelle. Il existe même une prise de risque en raison des possibles risques de localisation de la plaque de psoriasis sur le tatouage par un phénomène dit de Koebner (c’est-à-dire la localisation élective d’une dermatose sur une cicatrice ou un site de traumatisme). Exceptionnellement, un patient nous a rapporté récemment que les zones tatouées n’étaient plus affectées par son psoriasis depuis ses tatouages[17]. Nous ne pouvons affirmer avec certitude s’il s’agit d’un effet positif sur la psyché des tatouages avec une diminution du stress et une amélioration de l’estime de soi, un vrai effet physique (phénomène de Koebner dit inverse, la disparition élective de lésions cutanées après un traumatisme local), ou une simple coincidence[17].

Le tatouage rapproche les individus : il permet également de sensibiliser les autres, les amis, les relations de travail ou même les anonymes dans la rue[13][14][18]. Les proches (parents en tête) sont bien souvent opposés aux tatouages et expriment une réticence initiale, mais également paradoxalement une fois le fait accompli, les patients rapportent un retournement de situation et une acceptation du tatouage a posteriori avec un fort soutien13, comme si le tatouage devenait acceptable pour cette raison. Le choix du motif et du type du tatouage est variable selon l’histoire de chacun, mais aussi de l’influence de l’environnement, magazines, ou réseaux sociaux, et bien sur l’artiste tatoueur qui doit respecter des impératifs anatomiques. Ainsi, pour les tatouages de mastectomies, les fleurs, qui expriment la féminité, ou les oiseaux, pour l’envol ou la renaissance, sont légions. Du fait de la forme ronde des seins, des volutes sont souvent utilisés car un tatouage se doit de respecter une certaine dynamique qui épouse l’anatomie de la femme[7][19].

Au total, la pratique du tatouage décoratif sur des cicatrices apparait comme une solution pour certains patients. Les motivations qui les poussent vers ce choix sont probablement en relation avec un contact avec le tatouage dans le passé ou dans leur environnement (ami(es) tatoué(es), etc.). Toutes ne souhaitent certainement pas se tatouer et il ne s’agit ici pas de pousser toutes les patientes vers cette solution ! En revanche, le bénéfice psychologique d’un tel résultat est indéniable comme dans d’autres maladies. Que l’on soit «pour» ou «contre» les tatouages, il faut savoir écouter ces patientes et les conseiller le mieux possible pour leur permettre d’aller jusqu’au bout.

Références

Fourquet J. Les français et les tatouages Sondage Ifop 25.07.2010. http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=1220

Bruno C. Tatoués, qui êtes-vous ? Editions De Feynerolles 1974. 

Grognard C, Froge E. Le tatouage : illustration, réparation. Paris : Editions Arnette, 1991.

Vassileva S, Hristakieva E. Medical applications of tattooing. Clin Dermatol. 2007;25:367-74.

Byars LT. Tattooing of Free Skin Grafts and Pedicle Flaps. Ann Surg. 1945;121:644-8

Kim EK, Chang TJ, Hong JP, Koh KS. Use of tattooing to camouflage various scars. Aesthetic Plast Surg. 2011;35:392-5.

Spyropoulou GA, Fatah F. Decorative tattooing for scar camouflage: patient innovation. J Plast Reconstr Aesthet Surg. 2009;(62):e353-5.

Allen D. Moving the Needle on Recovery From Breast Cancer: The Healing Role of Postmastectomy Tattoos. JAMA. 2017;317:672-4.

Riot S, Devinck F, Aljudaibi N, Duquennoy-Martinot V, Guerreschi P. Tatouage de la plaque aréolo-mammaire en reconstruction mammaire : note technique. Ann Chir Plast Esthet. 2016;61:141-4.

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Kluger N, Aldasouqi S. A new purpose for tattoos: medical alert tattoos. Presse Med. 2013;42:134-7.

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Légendes Figures

Légendes des figures

Figure 1. Cicatrice abdominale avant et après tatouage décoratif (Tony Maritato, tatoueur à «no limit tattoo», Juan-les-pins)

Figure 2. Cicatrices mammaires camouflées par des tatouages décoratifs (Tony Maritato, tatoueur à «no limit tattoo», Juan-les-pins)

 

Remerciements à Valérie Marro et Tony Maritato pour leurs photographies de tatouages décoratifs


[1]  Fourquet J. Les français et les tatouages Sondage Ifop 25.07.2010. http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=1220

[2]  Classen (2011) utilise une formule semblable lorsqu’elle décrit le toucher comme le « plus profond » des sens.

[3] . En 1987, la revue Canadian Political and Social Theory a fait paraître un numéro spécial intitulé « Fashion, Skin and Technology ». Le numéro n’a pas été inclus dans l’aperçu parce qu’il ne traite pas de la peau comme d’un sujet à part entière.

[4]  L’appel à propositions complet est accessible à l’adresse suivante : http://www.iaa.uni-jena.de/iaamedia/Amerikanistik/Probing_the_Skin.pdf

[5] . L’appel à propositions complet est accessible à l’adresse suivante : https://societyhumanities.as.cornell.edu/2016-17-skin

[6] . Il existe un énorme corpus de travaux sur les liens entre la discrimination fondée sur la couleur de la peau, d’une part, et l’estime de soi, la stratification sociale, le niveau de compétence professionnelle, le potentiel de gains, les taux de criminalité et les stéréotypes raciaux, d’autre part. Ces travaux n’ont pas été abordés ici parce qu’ils n’adoptent pas une perspective critique sur la peau. Cela dit, pour ceux qui s’intéressent aux liens entre la justice sociale et la couleur de la peau, cet ensemble de travaux mérite qu’on s’y attarde. Voir Hall (2010), Herring, Keith et Horton (2004), Rondilla et Spickard (2007) et Williams (2003) pour des exemples représentatifs.

[7] . L’ouvrage d’Ulnik intitulé Skin in Psychoanalysis (2008) est paru pendant la même période, mais je n’en parle pas ici, car il n’établit aucun lien avec les travaux critiques contemporains sur la subjectivité, la corporéité et la société.

[8] . Les contributions de Segal aux études de la peau vont bien au-delà de son ouvrage sur Anzieu. Segal a en effet retraduit en anglais l’œuvre phare d’Anzieu, Le moi-peau. The Skin-Ego est paru en 2016.

[9] . Pour une autre réflexion sur la démangeaison et le grattage, voir Connor (2004 : 227-257).

[10] . 10. Kylstra C. 13 powerful photos of mastectomy tattoos. 18 Dec 2014 https://www.buzzfeed.com/carolynkylstra/mastectomy-tattoos?utm_term=.ueb7LL3G9#.wbZGee2xq

[11] . 11. Wohlrab S, Stahl J, Kappeler PM. Modifying the body: motivations for getting tattooed and pierced. Body Image. 2007;4:87-95.

[12] . 12. Raspa RF, Cusack J. Psychiatric implications of tattoos. Am Fam Physician. 1990;41:1481-6.

[13] . 13. Kluger N, Aldasouqi S. The motivations and benefits of medical alert tattoos in patients with diabetes. Endocr Pract. 2013;19:373-6.

[14] . 14. Whittaker RG, Turnbull DM. A diagnostic tattoo. Clin Genet. 2009;75:37-8.

[15] . 15. Kluger N. Tattooing and psoriasis: demographics, motivations and attitudes,complications, and impact on body image in a series of 90 Finnish patients. Acta Dermatovenerol Alp Pannonica Adriat. 2017;26:29-32

[16] . 16. Kluger N. Body piercing and tattooing among French patients with bleeding disorders. Presse Med. 2017;46:538-40.

[17] . 17. Kluger N Jegou MH. Psoriasis et phénomène de Koebner inverse après tatouage. Ann Dermatol Venereol. 2018;145:48-9.

[18] . 18. Kluger N, Aldasouqi S. A new purpose for tattoos: medical alert tattoos. Presse Med. 2013;42:134-7.

[19] . 19. Kluger N. Les tatouages décoratifs après mastectomies pour cancer du sein : une stratégie d’adaptation en progression. Ann Chir Plast Esthet 2016;61: 868-71..