Introduction. Quand perdre veut dire gagner

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    Ghislaine GALLENGA

    AMU-IDEAS

    Référence électronique
    Gallenga G., (2023), « Le surplus par la perte. Représentations et physicalité de l’excédent de peau », La Peaulogie 10, mis en ligne le 28 octobre 2023, [En ligne] URL : https://lapeaulogie.fr/introduction‑surplus

    « La peau se souvient. Nous sommes des êtres de tissu. »

    Éric Fottorino, Un territoire fragile (2000).

    L’enveloppe du corps a ceci de différent avec l’enveloppe qui ceint nos organes qu’elle le ceint plus ou moins étroitement en fonction de plusieurs facteurs : l’âge, les accidents de la vie ou encore sous l’effet de pratiques ou d’hygiène de vie changeantes. Cette enveloppe peut se déformer, se rétrécir, s’étirer et ne pas revenir à sa dimension initiale. Ce changement peut être volontaire et recherché ou involontaire, il peut être en lien avec l’alimentation, le sport ou la vieillesse. Ainsi par exemple, avec l’avancée en âge associée à la perte de collagène et donc d’élasticité, le travail quotidien de la pesanteur inexorablement distend la peau (Vigarello, 2008). De même, une brusque perte de poids ne donne pas suffisamment de temps à la peau pour se rétracter naturellement provoquant ainsi un surplus qui tombe, c’est le cas des ex-corps gros ou très musclés. La composante genrée est également importante dans l’appréhension de ce surplus. Les femmes concernées par la grossesse ou soumises davantage à des restrictions alimentaires appréhendent la création potentielle d’un tablier abdominal. Les hommes voient eux aussi leur corps se transformer, certains disent se féminiser, par l’apparition de seins tombants due à la diminution des muscles pectoraux ou à l’accumulation de la graisse pectorale. L’image de soi, de ce corps plissé, s’en trouve particulièrement affectée (Le Breton, 2003) et au-delà transforme également la construction psychique (Anzieu, 1985).

    Comment se représenter qu’un excès résulte d’une perte ? Comment ce surplus de peau induit par une perte est-il vécu par les individus ? Comment la peau qui retrace l’histoire biographique devient-elle un marqueur mémoriel de l’avant ? Comment les perceptions genrées influent-elles sur l’acceptation ou l’appréhension de ce surplus de peau ? Comment ce surplus de peau handicape-t-il et stigmatise-t-il au quotidien (Goffman, 1975) ?

    Cette livraison de La Peaulogie interroge ainsi les représentations et la physicalité de ce surplus de peau quand celui-ci est dû à une perte qu’elle soit de masse ou pour tout autre raison. Elle se concentre donc sur l’excès par la perte quand celui-ci se situe dans des configurations accidentelles. Il ne s’agit donc pas d’une problématique orientée vers l’intentionnalité. Anthropologiquement, les représentations concernant les ajouts et retraits intentionnels n’ont pas forcément de corrélation avec la compensation face aux impondérables (Zbinden, 1997). L’utilisation de l’excédent par la béance, le vide, et des dispositifs qui viennent le remplir est différente de celle du trop-plein (Le Breton, 2002). Ce numéro aborde cette problématique du surplus de peau dans une optique pluridisciplinaire, est convoqué ainsi le regard des différentes sciences humaines et sociales.

    Le surplus de peau engendré par la perte de masse peut être graisseuse ou musculaire. Les personnes en situation d’obésité qui perdent très rapidement parfois jusqu’à 70% de l’excès de poids en un an après une chirurgie bariatrique se trouvent potentiellement confrontées à cet excédent de peau (Marcellini, Fortier, 2014), au point que l’anticipation de celui-ci peut être un frein à l’opération (Perera et al., 2019). De même, les culturistes, les lutteurs de sumo et plus généralement les sportifs de haut niveau à l’arrêt de leur carrière ou du sport rencontrent le même problème du surplus de peau liée à la perte de masse musculaire (Perera, 2017).

    Comment ce surplus de peau peut-il être un rappel de l’échec ou de la fin d’une carrière sportive ? Comment le gain de peau peut-il être vu comme un échec ou comme un effet secondaire qui viendrait contrecarrer les efforts pour perdre de la masse corporelle ? Les quatre articles qui composent cette livraison s’intéressent tous au surplus de peau dû à la perte de masse grasse de personnes en situation d’obésité, perte obtenue soit par la chirurgie soit par des régimes amaigrissants. Si le cadre analytique est le même pour tous, les situations et les conclusions des auteur·ice·s diffèrent. Ainsi sur une même toile, se dessinent des physicalités et des subjectivités différentes. Catherine Milon centre son article sur les conséquences de l’amaigrissement sur ces subjectivités. Elle montre comment le surplus de peau ne vient pas combler une perte mais plutôt est ressenti comme un stigmate supplémentaire dont on va essayer de se débarrasser. Stéphanie Fourmeaux-Labojka et Maguelone Rouvarel insistent toutes les deux dans leur contribution respective sur le besoin de normalité des corps qui passe par un besoin d’amaigrissement et au final d’un continuum de l’obésité à la minceur pour la première et des corps reconstruits après la chirurgie réparatrice visant à réduire le surplus de peau pour la seconde. Maguelone Rouvarel définit ainsi une notion centrale dans son article à savoir les opérations qui découlent les unes des autres après l’acte initial de la chirurgie bariatrique, elle qualifie ces expériences de « cascade thérapeutique » qu’elle définit comme une suite de soins en lien les uns avec les autres. L’article écrit à quatre mains de Damien Jarfaut et Romain Jacquet mêle les expériences d’amaigrissement par des régimes et celles après une chirurgie. Le surplus de peau n’est pas vécu de la même manière selon l’origine de la perte. Le point commun à ce surplus est qu’il engendre la recherche de la « juste peau », une peau normée sur une corps qualifié d’hors norme. Ils se questionnent ainsi sur la « peau en trop » qui résulte de l’amaigrissement, s’agit-il d’un surplus et a-t-elle la même valence que la « juste peau » ? Leur contribution s’axe sur la sémantique du gain et de la perte réussie, que gagne -t-on ? que perd-on ? Ils déplient ainsi le sens de la perte en le confrontant au gain.

    L’excédent de peau, quelle que soit son origine, une fois installé est quasiment irréversible. Les conséquences ne sont pas uniquement sociales ou psychologiques, mais elles concernent aussi la santé et l’hygiène. Les frottements, les plis de peaux et entre ceux-ci la macération de la transpiration provoquent des érosions ou des dermatoses qui peuvent être handicapantes (Martalo et al., 2003). Même si Catherine Milon conclut dans son article que ses enquêtées sont moins concernées par ces conséquences sanitaires, elles constituent tout de même une incapacité dans l’acception développée par Emmanuelle Cambois et Jean-Marie Robine (2003, 28) c’est-à-dire qui « contient deux éléments, à savoir les limitations fonctionnelles (proches des déficiences) et les restrictions d’activité (proches du désavantage) ». En effet, ces personnes peuvent avoir des difficultés à se mouvoir ou se vêtir.

    Entre acceptation et refus de ce surplus, tout un champ des possibles se dessine (Andrieu et al., 2008). Comment normalise-t-on son corps (Gilman, 1999) ? Qu’il s’agisse de chirurgie réparatrice ou esthétique, de pratiques intensives de sport, de l’usage de crèmes, de gaines, comment accepte-t-on ou remédie-t-on à ce surplus ? Qu’en fait-on ? Comment vit-on avec ? Les personnes enquêtées par Catherine Milon optent majoritairement pour la chirurgie réparatrice pour pallier le sentiment de honte voire de dégoût qui accompagne ce surplus de peau quitte à avoir une « rançon cicatricielle », celles de Stéphanie Fourmeaux-Labojka optent en majorité pour le port de gaine de contention. Mitchell et ses collègues montrent qu’après une chirurgie bariatrique, la moitié de leur cohorte subit une chirurgie réparatrice, en majorité d’abdominoplastie :“Thirty three of the seventy patients reported having undergone a total of 38 body contouring procedures. The most common were abdominoplasties (24.3%), breast lifts (8.6%), and thigh lifts (7.1%) » (Mitchell et al., 2008, 1310). Certaines femmes ayant supprimé le surplus de peau par opération chirurgicale veulent encrer/ancrer leur histoire en tatouant leurs cicatrices. Contrairement aux féministes étudiées par Sophie Barel (2022), elles ne le font pas dans un objectif militant mais dans une volonté de normalisation, en transférant un stigmate (cicatrice) par un autre davantage accepté socialement (le tatouage). Mais quelles que soient les stratégies post amaigrissement (crème, musculation, tatouages, gaine ou chirurgie), la peau est la preuve d’une adiposité antérieure, ce qui signifie que l’excès de poids – et l’échec moral qu’il signifie de manière stéréotypée – ne peut jamais être totalement éliminé et reste littéralement inscrit sur le corps (Throsby, 2011, 11). Celui-ci ne se normalise jamais, la peau garde toujours la trace de l’histoire pondérable, qu’il s’agisse d’un surplus ou de marques et cicatrices.

    RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

    Anzieu D., (1985), Le Moi‑peau, Paris : Dunod.

    Dubuis A., (2014), Grands Brûlés de la Face. Épreuves et Luttes pour la Reconnaissance, Lausanne : Antipodes.

    Andrieu B., Boëtsch G., Le Breton D., Pomarède N., Vigarello G., (2008), La peau. Enjeu de société, Paris : CNRS Éditions.

    Barel Sophie, 2022, « Peau et cybermilitantisme féministe : le retournement du stigmate », La Peaulogie, 8, mis en ligne le 7 mars 2022, [En ligne] URL : https://lapeaulogie.fr/peau‑cybermilitantisme‑feministe

    Cambois E., Robine J.‑M., (2003), Concepts et mesure de l”incapacité : définitions et application d”un modèle à la population française, Retraite et société, 39, 59‑91.

    Fortier C., (2020), « Seins, reconstruction, et féminité. Quand les Amazones s’exposent », Droit et Cultures, 80, 2, mis en ligne le 23 février 2021, consulté le 04 mai 2021, URL : http://journals.openedition.org/droitcultures/6721

    Gilman Sander L., (1999), Making the body beautiful: a cultural history of aesthetic surgery, Princeton : university press.

    Goffman E, (1975), Stigmates : Les usages sociaux des handicaps, Paris : Éditions de Minuit, 180 p.

    Le Breton D., (2002), Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Paris : Métailié.

    Le Breton D., (2003), La peau et la trace : sur les blessures de soi, Paris : Métailié.

    Marcellini A., Fortier V. (dir.), (2014), L”obésité en question : analyse transdisciplinaire d”une épidémie, Bordeaux : Éditions Les Études hospitalières.

    Martalo O., Piérard‑Franchimont C., Scheen A., Piérard G., (2003), La peau et l’obésité, Rev Med Liege, 58/2, 73‑76.

    Mitchell J., Crosby R., Ertelt T., Marino J., Sarwer D., Thompson K., Lancaster K., Simonich H., Howell M., (2008), “The Desire for Body Contouring Surgery”, Obes Surg, 18, 1308–1312.

    Perera É., Marcellini A., Matichescu M., Nocca D., (2019), « Contrôler sa silhouette : l’obésité face aux pressions sociales du recours aux techniques (biomédicales) de modification du corps », Corps, 1/17, 329‑337.

    Perera É., (2017), Emprise de poids : initiation au Body‑Building, Paris : L’Harmattan.

    Throsby K., (2011), « Obesity surgery and the management of excess: exploring the body multiple », Sociology of health & illness, 34/1, 1‑15.

    Vigarello G., (2008), « Corps âgé, corps esthétisé, réflexions historiques », in : G. Boëtsch, B. Andrieu, D. Le Breton, N. Pomarède, G. Vigarello, (2008), La peau. Enjeu de société, Paris : CNRS Éditions, 115‑123.

    Zbinden V., (1997), Piercing, Rites ethniques, pratique moderne, Lausanne : Favre.