Introduction Cuirs et peaux

François WASSOUNI

Maître de conférences d’histoire contemporaine à l’Université de Maroua-Cameroun, chercheur résident à l’Institut d’Etudes Avancées de Nantes.

Référence électronique
Wassouni F., (2021), « Introduction », La Peaulogie 7, mis en ligne le 17 décembre 2021, [En ligne] URL : http://lapeaulogie.fr/introduction‑cuirs-peaux

À première vue banale, la peau en dehors de son statut d’organe et d’élément important et imposant chez les êtres vivants, revêt bien d’autres considérations d’ordre technique, usuel et symbolique. Qu’elle soit recouverte de poils, de fourrures, d’écailles, de plumes, etc., elle constitue, ipso facto, une interface vivante avec le monde extérieur. Qu’en est-il lorsqu’elle est isolée de son « porteur » et utilisée à d’autres fins ? Les peaux travaillées sont l’objet de gestes particuliers, voire de rituels. Elles peuvent recouvrir des activités professionnelles ad hoc (bottiers, chausseurs, cordonniers, écorcheurs, nettoyeurs, relieurs, selliers, taxidermistes, etc.), des artisanats ou des industries (ébénisterie, gainerie, malletterie, mégisserie, tannerie, etc.). Les cuirs deviennent les éléments constitutifs, tout ou partie, de vêtements, de chaussures, d’instruments de musique (djembé, tambourin, mais aussi cornemuse, etc.), d’autres éléments utiles ou décoratifs (sacs, sangles, ceintures). Seulement, il convient de relever que la peau ne prend de valeur que si et seulement si l’homme, mieux les hommes y apportent de leurs savoirs et savoir-faire pour la soigner, la transformer, la réhabiliter pour des faire des produits usuels et parfois de grand luxe, très prisés à travers l’histoire. Et à travers l’histoire justement, les êtres humains ont mis à contribution leurs intelligences, développé des innovations diverses pour valoriser des mille et une manières les peaux et cuirs pour en faire des produits aux fonctionnalités multiples. C’est ainsi que depuis l’Antiquité aux Temps Contemporains en passant par le Moyen Age et les Temps Modernes, ces matériaux ont occupé une place de choix dans plusieurs domaines.

Les rapports entre êtres humains, peaux et cuirs d’hier à aujourd’hui est un sujet d’histoire important dont la trame est forte en données qui varient d’une époque à une autre, d’une société à une autre et d’un domaine d’utilisation à un autre, oscillant entre tradition et modernité. Une dynamique fort intéressante articulé autour de huit contributions dont deux compte-rendus de lecture portant sur des sujets variés qui vont des gestes et techniques du cuir, de la fabrication des gants en passant par les cuirs barbares, les tanneries du vieux Caire, les cuirs artistiques et le marquage à chaud en maroquinerie artisanale. Avant de présenter la quintessence des différents articles du numéro, il importe de planter le décor avec une synthèse historique sur les peaux et cuirs et leurs différentes formes de transformations et d’usage à travers les temps, lequel exercice permet de mieux comprendre les différentes réflexions développées.

Le travail des peaux et cuirs a connu de profondes mutations, surtout dans les pays développés où la tradition en matière d’élaboration et d’usage de ces matériaux ne relève plus que du passé lointain. Mais avant d’arriver à cette étape, l’activité du cuir a connu une évolution à travers le monde qui va de la préhistoire à nos jours. L’être humain s’est rendu compte qu’il n’y avait pas que de la nourriture à prélever sur l’animal qu’il tuait, mais aussi sa peau qui pouvait lui servir. Ainsi, pour garder et utiliser les peaux des bêtes, il développa les techniques de tannage.

Plusieurs produits sont utilisés dans le tannage. On peut les classer en trois catégories : 1) les tanins végétaux (écorces de chêne, bois tannant, fruit tannant…) ; 2) les produits minéraux (sels de chrome, de fer, de zinc, d’aluminium, etc.) ; 3) les produits organiques n’appartenant pas au règne végétal (tanins synthétiques, formol, quinone, huiles, etc.)[1]. De ces produits découlent plusieurs types de tannage à travers l’histoire, selon qu’on soit dans les tanneries traditionnelles ou modernes et en fonction de la destination des cuirs. Le tannage à la fumée pendant la Préhistoire, le tannage végétal qui fut densément utilisé jusqu’au XIXe siècle[2], le tannage au chrome, le tannage à l’alun, le tannage au formol, le chamoisage ou tannage alun et chrome entre autres. Toutes ces formes de tannage sont le résultat d’un long processus. Il a fallu des siècles pour que les hommes parviennent à maîtriser véritablement la transformation des peaux.

De 70 000 à 10 000 ans avant Jésus‑Christ, les peaux étaient séchées au soleil avant d’être utilisées, mais elles finissaient par se décomposer vite. Entre 10 000 et 5 000 avant Jésus‑Christ, le sel fut mis à contribution pour conserver non pas seulement la viande, mais aussi les peaux. Par foulage, les humains de cette époque faisaient pénétrer le sel dans la peau brute, mais dès la première pluie, il fallait recommencer le processus. C’est entre 5 000 et 1 000 ans avant Jésus‑Christ que les méthodes de conservation des peaux se diversifièrent. On prit l’habitude de les dégraisser avec de l’argile avant de les saler et leur durée était plus longue. Vers l’an 2 000 ans avant Jésus‑Christ apparut la technique de conservation des peaux grâce à l’action de la fumée. Le sel et la fumée furent combinés pour conserver des peaux pendant longtemps. À la même époque dans les pays froids, on commença à enduire les peaux brutes avec les huiles et des matières grasses additionnées d’urine. Vers environ 1 000 ans avant Jésus‑Christ, les peaux étaient tannées d’abord avec les poils ou la laine, et ce pour des besoins vestimentaires. En Europe centrale, les laines vont à partir du boucanage, améliorer la technique en frottant les peaux avec des écorces de bouleau auxquelles de l’huile de cet arbre était ajoutée pour faire du « Cuir de Russie » à l’odeur très caractéristique. Pendant cette même époque en Afrique, certaines tribus s’étaient spécialisées dans le traitement des peaux. Elles suspendaient les peaux à des arbres en les remplissant d’eau et de salpêtre et les laissaient ainsi pendant cinq jours, puis elles remplaçaient l’eau salpêtrée par une eau contenant des écorces pendant deux semaines. Pour terminer, ils faisaient sécher leurs produits au soleil[3].

Toutes ces méthodes facilitaient la transformation de la peau, mais elles ne permettaient pas d’avoir des produits pouvant durer longtemps. C’est vers 2 200 avant notre ère que le secret du tannage fut découvert. Les livres des Hittites rapportent la légende de l’acquisition du procédé de tannage comme suit :

Un berger du Sinaï ayant abattu une chèvre, prélevé sa peau et l’ayant dégraissée à l’argile et salée, celle‑ci fut emportée par un tourbillon de vent au loin. Elle retomba ensuite dans le creux d’un rocher rempli d’eau qui avait dissous en partie des sels d’alun. La présence du sel sur la peau favorisa l’action de l’alun. Le berger passa un mois plus tard avec son troupeau devant le creux de rocher où était tombée sa peau. Il la vit, la ramassa et la fit sécher à nouveau et s’en vêtit. Contrairement à d’habitude, la peau blanchissait, mais ne pourrissait pas. Intrigué, le berger renouvela l’opération dans les mêmes circonstances et une nouvelle fois la peau cessa de se décomposer. Il comprit que l’eau avait des particularités à cet endroit et qu’elle était chargée de sel qu’il appela « sel de roche ». Le berger devint ainsi le premier tanneur de l’histoire[4].

À proximité du Sinaï s’étaient établis les Hittites, un peuple marchand qui s’était fait une spécialité dans la vente des produits divers d’une région à l’autre avec des caravanes. Le cuir, l’un des produits de leurs transactions commerciales, était élaboré ainsi : les peaux étaient d’abord frappées avec des bâtons, puis plongées dans le bain d’alun, séchées et enduites d’huile de pavot. Pendant près de 1 000 ans, les Hittites furent les seuls à savoir tanner le cuir et la prospérité de l’empire hittite fut en grande partie basée sur ce secret. Par la suite, les Carthaginois réussirent à percer le secret du tannage et l’adaptèrent aux peaux de mouton et furent les premiers mégissiers[5].

Avant l’avènement des produits chimiques, le tannage végétal fut densément utilisé à travers le monde. En France, en Angleterre, en Suisse où le chêne abonde, son écorce fut utilisée pendant longtemps dans la transformation des peaux en cuir. Le châtaignier et l’huile de foie de morue furent entre autres produits mis à contribution pour tanner les peaux (Azéma, 2004). Au VIIIe siècle après Jésus‑Christ, les Sarrasins, au moment de la conquête de l’Espagne, apportèrent en Europe la méthode de tannage à l’alun (Gregory et Dubin, 1984). Le XVIIIe siècle donna une impulsion à l’analyse scientifique des méthodes industrielles et à la tannerie. Colbert fut l’homme qui joua un rôle important dans ce domaine en France par exemple. En 1708, Des Billettes fit paraître un écrit intitulé La tannerie et la préparation des cuirs. L’astronome Lalande composa en 1764 L’art du tanneur. Il faut attendre le XXe siècle pour voir l’activité du cuir se transformer en une véritable industrie.

Du Moyen Age à la fin du XVIIe siècle, le travail des peaux et cuirs ne connut guère de grands changements. Mais les progrès de la chimie au XIXe siècle furent essentiels pour le développement de l’industrie, en particulier le tannage au chrome qui utilise des sels de chrome pour traiter les peaux des animaux ainsi que l’utilisation d’enzymes et de nombreuses autres découvertes[6]. Au XXe siècle justement, apparurent des extraits tannants permettant de raccourcir la durée du tannage. Le tannage au chrome prit de l’ampleur et les premières études dans le domaine commencèrent avec Calavin en 1853 suivies de l’apparition des brevets de Knapp en 1858, 1862 et 1877. Les méthodes actuelles en usage reposent sur ceux d’A. Schultz (tannage à deux bains) et de M. Denis (tannage à un bain) et datent respectivement de 1884 et 1892. Le tannage aux sels de fer a vu le jour en 1870 tandis que les premiers brevets de tannage de Zirconium ont été déposés en 1933. L’apparition des substituts artificiels a donné naissance à une nouvelle chimie du cuir. Les perfectionnements évoluent dans ce domaine avec les méthodes de tannage par mécanisation (Gregory et Dubin, 1984, 210).

Les lieux ou industries de production du cuir sont appelés les tanneries. Datant du XIVe siècle, elles englobent généralement une aire couverte de dimensions variables suivant l’importance de la tannerie qui prend des formes diverses. L’aire de la tannerie est creusée de bassins servant pour le brossage et le rinçage des peaux et des fosses destinées aux bains dans lesquels elles séjournent. Aujourd’hui, il existe des tanneries traditionnelles et des tanneries modernes. Les peaux de bovins et d’équidés sont traitées dans les tanneries, celles des ovins et caprins dans les mégisseries. Mais on a pris l’habitude de négliger cette différence. Toutes ces peaux sont transformées en cuirs pour servir justement à des usages divers, lesquels usages ont une histoire ancienne et ont donné naissance à une pluralité de secteurs d’activité.

L’usage du cuir est également un fait très ancien dans les sociétés humaines et remonte aux origines même de l’humanité. Cela a pu être attesté par la découverte d’outils ayant servi au travail des peaux et de restes osseux d’animaux portant des traces de dépeçage. Dans la Préhistoire, les gens utilisaient les peaux des grands mammifères en guise de vêtements pour se protéger contre les intempéries[7]. Les Egyptiens anciens, les Assyriens, les Babyloniens, les Grecs et les Romains maîtrisaient l’élaboration des cuirs. Les nombreux objets en cuir découverts dans les tombeaux de l’époque attestent de la maîtrise de cet art (Gregory et Dubin, 1984, 210). Les Sumériens furent par exemple les premiers à équiper leurs armées de protection en cuir. Cette tradition fut ensuite reprise par les Babyloniens et les Assyriens[8]. Les Arabes semblent être les initiateurs de l’utilisation du cuir à des fins décoratives. Ils auraient transmis leurs procédés aux Espagnols qui fabriquèrent les « cuirs de Cordoue », ou cuirs décorés de gros reliefs à fonds d’or, gaufrés, ciselés et peints, utilisés comme tentures et dans la fabrication des sièges. Les Flandres, la Hollande, Venise (spécialisée dans les cuirs peints), la France ont produit dès le Moyen Age des cuirs destinés à la gainerie, à la reliure, à l’ameublement à partir de la Renaissance. À côté des cuirs imprimés, gaufrés et dorés, on employait des peaux travaillées de diverses manières : cuirs marquetés ou damasquinés, cuirs écorchés, cuirs repoussés. À partir du XVIIIe siècle, le maroquin servit à recouvrir les bureaux, les coffres précieux, puis les mobiliers complets[9]. Le cuir et spécifiquement la basane furent densément utilisés au XIXe siècle dans la reliure des livres[10].

La peau est donc un organe important et imposant des êtres vivants. Qu’elle soit recouverte de poils, de fourrures, d’écailles, de plumes, etc., elle constitue, ipso facto, une interface vivante avec le monde extérieur. Qu’en est‑il lorsqu’elle est isolée de son « porteur » et utilisée à d’autres fins ? Les peaux travaillées sont l’objet de gestes particuliers, voire de rituels. Elles peuvent recouvrir des activités professionnelles ad hoc (bottiers, chausseurs, cordonniers, écorcheurs, nettoyeurs, relieurs, selliers, taxidermistes, etc.), des artisanats ou des industries (ébénisterie, gainerie, malletterie, mégisserie, tannerie, etc.). Les privilèges octroyés à des relieurs par exemple par la royauté française soulignent l’importance de ces activités à des périodes données. Les cuirs deviennent les éléments constitutifs, tout ou partie, de vêtements, de chaussures, d’instruments de musique (djembé, tambourin, mais aussi cornemuse, etc.), d’autres éléments utiles ou décoratifs (sacs, sangles, ceintures). Cette multiplicité de savoirs et de savoir‑faire autour des peaux et cuirs permet de dire que « la peau est née de la nature. Elle n’est pourtant rien sans l’homme qui la soigne, la transforme, la réhabilite afin qu’elle devienne un cuir somptueux et vivant. Sa naturalité et sa noblesse font d’elle une matière à forte valeur ajoutée »[11].

Les réflexions contenues dans ce numéro de La Peaulogie permettent de se rendre compte des différentes manières selon lesquelles les peaux et cuirs ont été au centre des exploitations multiples et variées. Aussi explorent‑elles les différents aspects des peaux et cuirs à travers l’histoire, en fonction des contextes et des sociétés et rendent compte de la transformation des peaux en cuirs ou des cuirs en objets divers, des représentations et des symbolismes qui entourent ces matériaux et leurs produits qui en dérivent. Aussi croisent‑elles les approches dans une perspective interdisciplinaire (sciences fondamentales et humaines) : anthropologie, archéologie, biologie, chimie, ethnologie, histoire, sociologie, toxicologie, etc. Avec ces approches multiples, ce numéro spécial vise à comprendre les transformations multiples de la peau morte.

Si la documentation et l’absence de témoins archéologiques ont fait en sorte que l’artisanat de la peau est resté un thème peu abordé dans les études sur le Moyen‑Age, il n’en demeure cependant pas moins vrai que la réalité est toute autre quand on s’intéresse à la qualité des divers produits et notamment à la résistant et l’imputrescibilité du cuir. La mise en évidence d’une évolution technologique basée sur l’analyse croisée du matériau archéologique et des structures archéologiques du site de l’hôtel du département à Troyes (Aube) par Véronique Montembault et Gilles Deborde, permet d’avoir un plus en matière de procédés du cuir pendant cette période. Des détails intéressants sur l’évolution technique ayant permis aux tanneurs de retrouver, au cours du XIIe siècle, les gestes et techniques permettant de reproduire une qualité de matériau semblable à celle qui prévalait durant l’Antiquité sont pertinemment apportés. De même, pendant la même période le travail des peaux des animaux et son commerce constituent des pratiques courantes. Différents moyens sont mis en œuvre pour métamorphoser la peau équine et valoriser l’animal ou l’objet à laquelle elle est rattachée. Outre la transformation, le marquage et l’utilisation de la peau de l’équidé dans différents domaines, elle intègre également des réseaux commerciaux plus ou moins vastes. C’est ce que montre l’article de Clothilde Noé sur les transformations et la valorisation de la peau et du cuir des équidés au Moyen‑Age.

La fabrication des gants qui s’appuie sur les activités de mégisserie et qui vise à transformer les petites peaux en cuir, de teinturerie et de ganterie à proprement dit est également inscrite parmi les industries des cuirs et peaux. Pour ce faire, les peaux passent entre les mains de plusieurs spécialistes et subissent de multiples opérations que Audrey Colonel analyse dans son article en accordant une attention toute particulière à l’évolution des systèmes techniques entre les années 1830 et 1920 au travers de l’étude de manuels techniques abondant de connaissances sur le travail des peaux destinés aux gens du métier.

Au contraire de la période contemporaine en cours où une relation avec les animaux s’instaure et semble disqualifier les usages traditionnels de la peau annonçant une forme de la fin de l’« âge du cuir », la réflexion que propose Bertrand Lançon est toute autre. Portant sur l’usage et la perception des peaux dans l’Antiquité tardive (IVe‑VIe siècles) à travers les cuirs barbares et peaux romaines, cet article révèle qu’aux yeux des Romains adeptes du tissu, le vêtement de cuir a longtemps été perçu par eux comme l’affaire des Barbares. Même si ces Romains faisaient un usage multiple des peaux animales, c’était surtout dans les seuls domaines du parchemin pour les codes juridiques impériaux et la Bible. Il a fallu l’Antiquité tardive pour voir les peaux intégrer la romanité, avec cependant une perception ambivalente entachée des clichés tout autour, même comme les moines les adoptaient comme vêtement topique.

Dans son article portant sur la Chronique d’une fin annoncée pour les tanneries du vieux Caire, Bénédicte Florin et Pascal Garret retrace les histoires de vie et pratiques professionnelles des travailleurs de la peau. Est développée l’idée des synergies diverses qui avaient été créées autour de ces unités de transformation des peaux, manifeste par l’inclusion au secteur informel des activités des travailleurs journaliers et petits patrons sous‑traitants qui alimentent et dépendent bien des grandes tanneries. Cet « artisanat‑industriels » se réalise donc avec et grâce à de très nombreuses activités employant une importante main–d’œuvre mal‑payée et sans droits, avec une mode de fonctionnement systémique de toutes ces activités et qui se traduit par une sous‑traitante forte dont dépendent les petits ateliers de tannage et fabriques de gélatine. Des synergies qui plongent ainsi leurs racines dans le passé et que la délocalisation des seules tanneries formelles du Vieux Caire vers une ville nouvelle éloignée et en plein désert, Badr City va entrainer la rupture considérable et violente.

La péninsule ibérique a été le plus grand producteur et exportateur de cuirs artistiques avec l’Espagne qui était devenue célèbre pour les guadamecis ou Cuirs de Cordoue (cuir de mouton recouvert d’une feuille d’argent, peint, texturé et avec des parties recouvertes d’un vernis qui donne à l’argent les nuances d’or ; ces cuirs étaient coupés en rectangles pour, couturés les uns avec les autres, former des revêtements muraux). Le Portugal a, quant à lui, exporté dès la fin du XVIIe siècle l’icône du mobilier national qu’est la chaise baroque, à dossier haut, avec revêtements en cuir bovin gravé par des ciseaux non coupants. Les Pays‑Bas prirent la suprématie des guadamecis, pressés et industrialisés, avec des motifs répétitifs baroques et rococo, exportés vers la Péninsule ibérique, avec de nouvelles modes et une production très réduite au XVIIIe siècle. Le même type de technique s’est répandu en France et s’est poursuivi jusqu’au XIXe siècle, grâce aux affaires, au Revivalisme et au Romantisme, témoignages d’une circulation de savoirs et de savoir‑faire autour des cuirs. Et justement l’époque du cosmopolitisme a donné naissance à des magazines populaires dont l’Artisan Pratique qui a eu des échos au Portugal, et dont la diversité des articles comprenait le travail du cuir, notamment avec des exemples de l’Art Nouveau et des outils pour texturer et repousser le cuir, en conservant les appellations françaises. Tel est la quintessence de l’article que livre de Franklin Pereira dans ce numéro.

Francine Barancourt dans son étude ethnographique sociotechnique précise les usages de la marque sur le cuir comme processus de conformation à une marque existante, mais aussi comme processus de distinction, singularisation. L’artisanat du cuir apparait de ce point de vue ambigu, naviguant entre une industrialisation-standardisation et une valorisation artisanale singulière. Les procédés récents de marquage par laser bouleverse les usages de la marque à même le cuir aujourd’hui, combinant un souci d’originalité de l’offre mais dans un processus technique dépossédant l’artisan.e de son habilité

Toutes ces réflexions montrent comment la peau a été depuis longtemps un matériau de très grande importance autour duquel mille et une manière de le transformer et de la valoriser sous‑formes d’objets utiles ont été élaborées. On aurait souhaité dans ce numéro des textes concernant d’autres aires culturelles (Afrique noire, Amériques, Asie, Océanie, etc.) ou des questions relatives aux usages contemporains pour montrer comment l’industrie du cuir s’est considérablement transformée pour devenir un secteur de luxe… Espérons que ce numéro incite à une autre parution consacrée à ces aspects importants pour montrer comment le travail des peaux et cuirs a traversé les temps et s’est adapté aux contextes nouveaux, avec des innovations et de la créativité constamment renouvelée. On pourrait également penser à un dossier spécial sur l’évolution du secteur des peaux et cuirs dans les pays du Sud – dans leur diversité ‑ pour mieux apprendre des dynamiques et des spécificités des savoirs et des savoir‑faire relatifs, avec les transformations intervenues, leurs facteurs et le visage de ce domaine aujourd’hui, comparé aux pays plus développés.

Références bibliographiques

Azéma J.P.H., (2005). « Moulins du cuir et de la peau‑Moulins à tan et à chamoiser. France XIIe ‑XXe siècles », in : M. Zerdoun, (dir.), Les matériaux du livre médiéval, séminaire de l’IRHT, Paris : IRHT, (Aedilis, Actes, 8) [En ligne] http://aedilis.irht.cnrs.fr/materiaux/1.htm

Barbe C., (2005). « Un exemple de l’utilisation de la basane au XIXe siècle : la campagne de reliure des livres précieux de la Bibliothèque municipale de Rouen, une étude historique et technique », in Les matériaux du livre médiéval, séminaire de l’IRHT, M. Zerdoun, (dir.), Paris : IRHT, Aedilis, Actes, 8 [En ligne].

Gregory C., Dubin P. (dir.), (1984). « Cuir », Encyclopaedia Universalis, Vol. 5, 210.


[1]. Larousse, (éd.) (1982). Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse, T. 1 A à Beauce, Paris : Librairie Larousse, 3546.

[2]. www.euroleather.com/french_brochure.htm, consulté le 10/06/2005.

[3]. http://infocuir.club.frmuse.html, consulté le 15/02/2006.

[4]. http://www.couteau-laguiole.com/index.php?module=Service&pageid=42, consulté le 25/05/2021.

[5]. http://infocuir.club.frmuse.html, consulté le 06/03/2021

[6]. Larousse, 1982, 3547.

[7]. Science et technologie dans l’industrie du cuir. Contribution des tanneurs européens au développement durable www.euroleather.com/french_brochure.htm, consulté le 25/05/2021.

[8]. www.couteau‑laguiole.com/index.php?module=Services&pageid=42, consulté le 25/05/2021.

[9]. Larousse, 1982, 2826.

[10]. À ce sujet, lire Barbe (2005).

[11]. https://conseilnationalducuir.org/histoire‑du‑cuir