SkinBag. De la peau archaïque à la peau augmentée

Olivier GOULET

Artiste transmédia et performeur, professeur de Qi Gong et masseur (praticien en technique corporelle bien‑être).

Référence électronique
Goulet O., (2021), « SkinBag. De la peau archaïque à la peau augmentée », La Peaulogie 6, mis en ligne le 18 juin 2021, [En ligne] URL : http://lapeaulogie.fr/skinbag-peau-archaique-augmentee

Résumé

La peau synthétique SkinBag, caractérisée par sa texture plissée, permet de donner une apparence organique à tous types d’objets. Les sacs sont ainsi pensés comme des extensions corporelles et des organes externes. Les habits définissent les contours élargis de notre être social, créant une nouvelle forme de nudité. Les housses digitales anticipent la fusion du biologique et du numérique. Outre la description des objets de l’univers SkinBag, nous analyserons les raisons qui nous font lire cette membrane comme une peau, et en quoi réside son pouvoir d’attraction.

Mots-clés

SkinBag, peau synthétique, extensions corporelles, nudité sociale, membrane polyuréthane

Abstract

The SkinBag synthetic skin, characterized by its pleated texture, gives an organic appearance to all kinds of objects. These bags are designed as body extensions and external organs. The garments redefine a widened contour of our social being, creating a new form of nudity. The digital pouches anticipate the fusion between organic and digital. We will describe the SkinBag objects and universe, but we will also analyze the reasons why they are perceived as skin membranes and examine their power of attraction.

Keywords

SkinBag, synthetic skin, body extensions, social nudity, polyurethane membrane

Au cours de mes recherches à l’atelier, en 2000, j’ai mis au point une technique de fabrication d’une peau synthétique qui prendra le nom de SkinBag. Cette découverte a modifié ma pratique artistique de manière importante, et durant une dizaine d’années, j’ai principalement travaillé à l’élaboration de toute une famille d’objets, créant ainsi une sorte d’univers SkinBag.

J’ai été amené à développer différentes membranes synthétiques qui sont référencées par les principales matériauthèques du monde en tant que matériaux innovants. Cette aventure m’a permis d’explorer les domaines du design et de la mode, et de me trouver pris dans des réflexions de différents ordres, notamment relatifs à la peau, à la question de l’identité, du territoire et du relationnel. C’est des recherches occasionnées par la création de ces peaux synthétiques que je parlerai dans cet article.

En guise de préliminaire, voici la Vente de Territoire par Correspondance, une pièce multimédia mise en ligne en 1997 (http://goulet.free.fr/vtpc), présentant la peau comme territoire de l’identité. Le corps d’un l’homme a été scanné et fragmenté en parcelles de peau de 10 cm2 mises en vente sur l’Internet. Chaque parcelle est répertoriée et décrite précisément de manière pseudo‑scientifique : pigmentation, nombre de poils, présence de cicatrices ou autres signes distinctifs… L’internaute est invité à explorer intégralement et librement le corps nu de cet individu, mais son voyeurisme est déçu, la perspective érotique étant frustrée par la fragmentation du corps qui le rend abstrait. La géographie du corps devient un puzzle d’organismes territoriaux, une succession d’îles créant un improbable archipel humain.

Cette vente métaphorique de peau est concrétisée par un contrat de propriété notarial, posant ainsi la question de l’appropriation du corps d’un individu par un autre individu. Ajoutons que l’homme scanné était SDF, ce qui rend la situation encore plus grinçante et met l’accent sur les relations délicates entre peau, territoire et propriété.

SkinBag est apparu alors que je cherchais à créer une peau pour mon projet « Sac à Os » sur lequel je travaillais à l’époque. En utilisant du latex liquide d’une certaine manière, j’ai obtenu une texture plissée qui m’a interpellé. Voyant la richesse évocatrice de cette membrane synthétique, j’ai scindé ce projet en deux propositions distinctes : SkinBag et la Relique de l’homme bionique (http://goulet.free.fr/relique/Relique.html) ; l’une développant le superficiel, l’épiderme, l’enveloppe, le contenant mou — et l’autre s’intéressant au squelette, à la structure et au métabolisme de l’organisme.

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Vente de Territoire par Correspondance

Cette peau synthétique est reconnaissable à son aspect plissé. Son mode de fabrication permet de lui donner n’importe quelle forme, et donc de réaliser tous les objets ou vêtements possibles. Même les modèles et objets les plus complexes sont réalisés d’une seule pièce et ne comportent aucune couture. Il s’agit donc essentiellement d’un travail de sculpture, aussi bien en ce qui concerne la forme globale de l’objet que sa texture superficielle.

On pourrait aussi le rapprocher du travail d’un peintre, déposant des couches successives de matière sur un support. J’ai toujours été à nouveau séduit par le processus de ces couches de « peinture » venant s’additionner les unes aux autres, jusqu’à former une sculpture quand on la détache de son support au moment du démoulage.

Le sac comme extension corporelle et organe externe

De tous les usages possibles, c’est le sac qui m’a paru le plus pertinent pour commencer.

Les premiers modèles SkinBag pastichent les sacs de supermarché en plastique de l’époque, faisant ainsi le lien entre notre peau individuelle et la consommation de masse. Comme il est possible d’inclure des dessins entre deux couches de latex, j’ai « tatoué », sur certains modèles, des logos de marques pour montrer à quel point ces corporations parviennent à nous incorporer leurs logos qui deviennent des signes identitaires et sociaux, nous transformant au passage en enseignes.

Pourtant, j’ai assez vite abandonné cette technique de « tatouage » pour lui préférer la « scarification », dont la mise en œuvre se fait plus facilement lors de la fabrication d’un moule. Cela me permettait d’intégrer n’importe quelle ligne, motif, symbole ou caractère au milieu des plissés de peau.

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SB-Classic

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Tatouage du logo Carrefour

Le sac SkinBag est pensé comme une extension corporelle, comme un organe externe dont la fonction est de contenir les objets qui nous accompagnent, les plaçant métaphoriquement à l’intérieur de notre corps. Cet accessoire, devenant prothèse, nous invite donc à percevoir la porosité de nos identités qui débordent largement de la délimitation symbolique de notre peau. Dans quelle mesure le contenu de ces sacs satellites qui gravitent autour de nous fait‑il partie de nos identités ?

J’ai d’ailleurs appelé un modèle de sac à main SB‑identity, en référence à la prévalence de notre identité administrative pour nous définir dans nos sociétés. Le SB‑bourse est un petit sac porte‑monnaie qui lui est souvent associé. Sa forme, sa taille et sa texture ne sont pas sans rappeler l’organe masculin du même nom.

Au‑delà de cette approche superficielle de notre identité, il est important de rapprocher la membrane SkinBag du concept de Moi‑peau développé par le psychanalyste D. Anzieu. Celui‑ci attribue à notre peau trois fonctions psychiques : celle de sac, contenant nos expériences de vie, celle de surface entre le dedans et le dehors, protégeant l’individu, et celle de zone d’échange et de communication avec autrui. Nous allons voir ces différentes fonctions réapparaître tout au long de mon travail de recherche et d’élaboration des SkinBags.

Nous venons d’évoquer la fonction « sac » de la peau par le lien de continuité entre les expériences de vie contenues dans nos corps et les objets contenus dans nos sacs, telle que la suggère la matière peau des sacs SkinBag. Ces deux formes de contenus si différents sont complémentaires pour parler de notre identité profonde et de son épaisseur affective.

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Nous avons également parlé du passage du tatouage à la scarification. Ces deux techniques d’inscription de traces signifiantes sur la peau renvoient à des contextes anthropologiques très différents. Aux raisons techniques évoquées s’ajoutent donc d’autres considérations : d’abord le tatouage est une image que l’on vient dessiner (piquer) sur la peau, alors que la scarification vient modifier la qualité et le volume même de la peau. Il s’inscrit donc naturellement dans mon travail de texture et de plissé caractéristique du SkinBag. Ainsi, c’est la manière dont la lumière va se poser sur l’objet qui le rend plus ou moins visible.

La scarification ne vient pas ici marquer l’appartenance à un clan, comme on le voit dans les sociétés tribales, mais place l’objet dans une tradition d’initiation rituelle. Le nom de l’objet est ainsi « scarifié », ainsi que d’autres mots en différentes langues comme « Fusion », « Mutation » ou « Demain, tu seras belle encore »… destinés aux yeux qui viendront caresser ces peaux.

En passant ainsi du tatouage à la scarification, je désirais convoquer un mode d’inscription plus archaïque et moins sophistiqué, modifiant la qualité même de la matière.

Dans un même ordre d’idées, on pourrait parler du sac SkinBag comme d’un pli de notre personnalité, illustrant le concept de pli développé par Deleuze comme une double cavité : l’une ouverte sur l’extérieur et l’autre concentrée sur l’intérieur, caractérisé par « une correspondance et même une communication entre les deux étages, entre les deux labyrinthes, les replis de la matière et les plis dans l’âme » (Le Pli, p.6). Cette poche molle et plissée, perceptible en tant qu’annexe corporelle, renvoie autant à notre identité intérieure profonde qu’à notre relation au monde social.

Au fil des années, j’ai donc créé un grand nombre de modèles de sacs de différentes tailles et pour différents usages (sac à dos, à mains, cabas…), certains se référant à des parties de notre corps (tête, bourse…), ou à des organes (cœur, reins…), d’autres au contraire reprenant des formes classiques, afin d’en modifier le registre perceptif, en devenant plus organiques grâce à cette matière.

Comme les SkinBags ne comportent pas de couture, j’ai mis au point un système permettant d’intégrer des fermetures éclair dans la matière lors de la fabrication.

J’ai aussi développé des cordons et des sangles qui, au vu de notre contexte organico‑anatomique, peuvent être perçus comme des cordons ombilicaux pour les uns, et des tranches de bacon pour les autres.

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SB-Twin

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SB-Animal

La fusion biologique/numerique

Avec les housses pour ordinateurs, caméras et autres appareils électroniques, le sac en tant qu’organe externe prend un autre sens. Il donne un aspect organique à nos appareils électroniques, anticipant l’inexorable fusion entre le biologique et le numérique. La miniaturisation et la fragmentation des composants digitaux nous permettent de les répartir à la surface de nos corps et aussi à l’intérieur de celui‑ci. Ils commencent même à se connecter à nos cerveaux pour assurer différentes fonctions dites « thérapeutiques » ou « de confort ». En devenant neuronale, notre peau deviendrait multimédia et donc d’autant plus poreuse.

Cet aspect de la « membrane intelligente et multimédia » est apparu dès le début de mes recherches, d’autant plus qu’il est assez facile d’insérer n’importe quel type de composants électroniques lors de sa fabrication. Pourtant, malgré mes efforts pour trouver des partenaires, je n’ai jamais réussi à réaliser des objets convaincants avec ce procédé, alors que tous les essais techniques étaient concluants.

Cela m’a permis, en revanche, d’insister sur l’aspect métaphorique du SkinBag qui renvoie à un large spectre imaginaire allant d’une forme de régression, de retour à un état primal (préhistorique), à des visions d’anticipation ou futuristes qui nous projettent dans de probables mutations à venir.

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SB‑pixel (appareil photo)

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SB‑tête à main

Le SB‑tête à main évoque l’envie qu’ont certains de posséder une tête de secours pour s’aider à vivre. Elle est suspendue à l’envers pour nous inviter à adopter un autre point de vue sur le monde. J’avais imaginé d’en faire une version digitale, qui contiendrait un disque externe ou même un ordinateur ayant le rôle de mémoire ainsi que des processeurs auxiliaires. On peut aussi y voir une référence aux têtes jivaros, dont l’une des fonctions est de s’approprier la force et les qualités des ennemis vaincus.

La fusion de l’organique et du numérique offre l’occasion de revenir à la Relique de l’homme bionique, dont il était question au tout début. Voici un dessin reconstituant cet individu à partir de son squelette. Il est recouvert d’une combinaison double peau permettant l’affichage d’un contenu multimédia. On voit aussi qu’il est doté d’un œil occipital et d’une paire de bras dorsaux qui lui permettent d’investir son dos, lequel devient ainsi sa face bionique. Devenu poly‑identitaire, son corps présente donc deux faces, tel Janus : l’une originelle et l’autre mutante.

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La Relique de l’homme bionique, (2001),
Os humains, d’animaux et de synthèse, composants électroniques,
200 x 140 x 80 cm ‑ et sa reconstitution

Les survêtements SkinBag

Cela constitue une bonne transition pour parler du domaine vestimentaire que SkinBag invite à explorer.

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SB-Combi

Commençons par évoquer le processus évolutif de certaines espèces animales qui ont besoin de muer, c’est à dire de changer de peau, pour grandir ou se métamorphoser. Si la mue est l’enveloppe vide qui témoigne a posteriori de cette transformation chez l’animal, le SkinBag pourrait signifier la volonté a priori de cette métamorphose chez l’humain. Il ne s’agirait pas d’une évolution « naturelle », mais d’une évolution fondée sur la technique, la culture et l’artificiel.

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SB-Tablier et SB-Bouse

Nos habits seraient donc autant de « draps‑peaux » revendiquant nos corps comme un lieu prospectif.

Ce jeu de mots me permet de parler de la série des SkinFlags (2003‑2004), qui pastichent les drapeaux nationaux avec les couleurs de peau des différentes ethnies humaines. Les plis des SkinFlags se poursuivent d’une teinte de peau à l’autre pour mettre en évidence qu’un groupe, avant d’être un symbole abstrait, est composé de membres, et que c’est justement dans les liens entre ses membres que se fait la cohérence du groupe, au‑delà des distinctions « raciales » et idéologiques.

Par ailleurs, le développement des réseaux sociaux met en évidence la structuration de groupes d’affinités et d’intérêts de tous ordres qui s’interpénètrent au‑delà des frontières, rendant caduques les nations‑territoires. C’est pour cette raison que ces drapeaux ont perdu leurs couleurs chatoyantes d’origine, remplacées par les teintes de peaux des citoyens. On peut aussi comparer la succession des plis à un groupe humain. Comme l’humain, le pli ne peut s’appréhender que dans son interaction avec les autres plis. Un pli annonce l’arrivée d’autres plis.

Les SkinFlags incarnent donc à la fois ce corps social qui nous lie au‑delà de nos différences et la plasticité de ces liens, que l’on ne peut réduire ni à une nation ni à un territoire.

Enfin, à un niveau individuel : « Ma peau est mon drapeau ». Elle révèle mon état intérieur, comme nous le verrons plus bas. De même que mes habits révèlent mon contexte spatio‑temporel et socio‑économique.

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SkinFlag France (black‑blanc‑beur)

Pour revenir aux habits SkinBag, je préfère les appeler SurVêtements, pour insister sur le principe d’englobement plutôt que de remplacement. Alors que le vêtement traditionnel transforme notre apparence de peau en apparence de tissu, les SurVêtements SkinBags, qui ont pour vocation d’être portés par‑dessus, présentent notre corps sous une nouvelle forme de nudité paradoxale et métaphorique. C’est moins l’être nu qui m’intéresse ici que l’être social tel qu’il se présente aux autres, incluant nos habits et nos extensions communicationnelles de tous ordres (argent, clés, téléphone, pods…). Il s’agit de se confectionner une nouvelle peau qui définit les contours élargis de notre personnage et de notre image. Cette forme de nudité sociale se propose d’intégrer nos organes digitaux à l’intérieur même de ces nouvelles limites corporelles. Elles peuvent aussi servir de support à de nouveaux modules ou excroissances, en vue d’acquérir de nouvelles fonctionnalités.

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SB-Veste

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SB-Gilet

Avec les SurVêtements SkinBags, j’ai été obligé de diversifier la matière première avec laquelle je travaillais, pour éviter les inconvénients du latex qui est allergogène. Je me suis tourné vers les polyuréthanes, qui sont des polymères organiques constitués de macromolécules. Cela leur donne une élasticité indispensable pour mon usage. Après un gros travail de recherche et d’expérimentation, j’ai mis au point trois nouvelles membranes : SB‑pro qui me permettait de créer des peaux bicolores, SB‑trans qui a la particularité d’être translucide, enfin SB‑micro qui a eu le plus de succès. Cette dernière est beaucoup plus fine que les autres membranes et ressemble à un non‑tissé ou à du papier japon. SB‑micro est surtout microporeuse, ce qui représente un intérêt certain pour laisser passer la transpiration.

C’est avec cette membrane que j’ai notamment réalisé la version SkinBag de la burqa. Née (en 2010) dans un contexte de grands débats sur l’interdiction ou non du port d’un tel vêtement, elle s’est révélée pour moi comme le support d’une réflexion plus vaste. J’étais assez content de cette proposition qui renvoyait dos à dos les partisans et les adversaires : le recouvrement quasi total du corps était en partie remis en question par l’idée de nudité lié à la matière utilisée. En fait, plus je travaillais sur ce projet, plus je m’éloignais des raisons politiques et religieuses qui lui avaient donné naissance, et plus j’y voyais une possibilité de rupture avec la silhouette anthropomorphe. C’était pour moi l’occasion de jouer avec la notion de « capote corporelle » que j’ai abordée sous différents angles dans des travaux antérieurs, et de réinventer notre géographie corporelle. Plusieurs versions ont vu le jour, dont une possédant des zones pileuses évoquant une nouvelle répartition de zones érogènes. Une autre est affublée d’excroissances ressemblant à des sortes de seins de différentes tailles, évoquant certaines statuettes de la fertilité.

Par ailleurs, j’ai utilisé ces SB‑burqa lors de différentes performances :

Pour À Vie[1], je demandais à une femme de porter une SB‑burqa lors de vernissages. Elle avait pour mission de passer parmi les convives et de se placer devant l’un d’eux pour tenter d’entrer en communication avec lui par le regard. L’idée était de créer une interrogation non verbale dans ce moment convivial centré sur les amuse‑bouches et la conversation.

Dans la performance dansée Magnetic[2], la SB‑burqa était un moyen d’entraver les mouvements habituels des danseurs. Ils se trouvaient contraints de proposer une approche corporelle alternative, la rencontre de leurs corps s’effectuant par frottements et ondulations.

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SB-Burqua

La même année (2010), j’ai réalisé une robe de mariée version SkinBag, qui aborde également le statut de la femme. On peut y voir un témoignage de l’évolution de nos mœurs, puisque la robe traditionnellement blanche en signe de pureté et de virginité devient une robe de chair et de muqueuses, invitant à la sensualité, voire à la revendication d’une sexualité épanouie.

On voit que l’idée n’est pas d’envisager le rapport du vêtement et de la peau d’un point de vue tautologique comme dans certaines images, esthétisées à l’extrême, de N. Tran Ba Vang (www.tranbavang.com), mais de proposer de véritables vêtements incarnés interrogeant le statut même du vêtement et possédant une portée réflexive.

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SB-Robe de Mariée

Une peau retournée ?

La texture plissée du SkinBag donne l’impression d’une peau enlevée et retournée, d’un dépeçage virtuel, d’une sorte de scalp qui rendrait nos muscles apparents. À cet égard, les survêtements SkinBag illustrent parfaitement le mythe de Marsyas dépecé, évoqué notamment par S. Dumas dans son livre Les Peaux créatrices (Klincksieck, 2011). Il est d’ailleurs surprenant qu’il n’ait pas cru bon d’y associer les SkinBags, alors qu’il en connaissait l’existence puisque nous sommes amis et qu’il cite certaines autres de mes pièces dans son livre.

Au delà du mythe de Marsyas déjà largement commenté, il est intéressant de se pencher sur le curieux paradoxe de cette peau qui joue de l’inversion intérieur/extérieur, révélant une forme d’obscénité qui donne à voir nos plis intérieurs.

En énergétique chinoise, la peau dépend de l’organe Poumon qui « gouverne le Qi ». On passe ici de notre peau « extérieure » à notre muqueuse pulmonaire, suivant une continuité qui constitue notre interface d’échange et de protection entre notre intérieur et notre extérieur.

Sans doute n’est‑il pas superflu de revenir au Moi‑peau, pour mettre en évidence l’épaisseur sensorielle et affective qui semble définir SkinBag. En effet, Anzieu insiste bien sur le double aspect (le pare‑excitations et le bloc‑notes magique) de cette peau psychique, qui permet à l’individu de se constituer entre le monde extérieur et son monde intérieur. Avec cette impression de retournement de peau, SkinBag évoque la remontée à la surface de notre intérieur (muscles…), et donc également de notre intériorité qui se trouve ainsi mise à nu, dévoilant certaines visions fantasmatiques. D’où son pouvoir d’attraction si particulier.

L’idée de la peau et le pouvoir d’attraction

Parmi les questions qui n’ont cessé de se poser tout à long de mes recherches autour des peaux synthétiques SkinBag, en voici deux auxquelles nous allons essayer de répondre : pourquoi ces membranes renvoient‑elles à l’idée de peau ? Et à quoi tient leur pouvoir d’attraction, qui crée parfois un malaise pouvant aller jusqu’à la répulsion, mais suscite le plus souvent un sentiment de fascination ?

Considérées comme des peaux, ces membranes seraient vieilles, balafrées, brûlées, et surtout ridées par les années, assurément aux antipodes de la peau des références publicitaires. Et pourtant, elles provoquent un trouble qui incite à les toucher, les palper, les caresser.

Il y a quelques années, j’ai croisé le travail d’une artiste (dont j’ai malheureusement oublié le nom) qui exposait des sortes de vêtements réalisés à partir de moulages de peau en latex assemblés par des cordes d’escalade. J’ai été surpris de sentir que ces moulages de peau réelle n’exerçaient aucun pouvoir d’attraction et qu’il ne s’en dégageait pas même l’idée de peau, contrairement aux SkinBag. Peut‑être est‑ce dû à l’aspect chair de poule qu’il est difficile d’éviter quand on moule la peau. La texture, rendue de ce fait, rugueuse, nous renvoie à une sensation de froid, plutôt désagréable, qui n’invite pas à la caresse. Les membranes SkinBag, au contraire, quoique plus texturées encore, invitent au toucher parce que ces plis sont lisses et plutôt doux. Enfin, la littéralité de la texture nous renvoie à l’idée du moulage de la peau plus qu’à l’idée de peau elle‑même. Le SkinBag, quant à lui, présente une matière à la fois connue et étrange, qui éveille la curiosité, y compris sur le statut même de l’objet en question, nous incitant à le toucher comme pour mieux comprendre de quoi il s’agit vraiment.

Je me suis aussi demandé si cette impression de peau était liée à la matière de l’élastomère, flexible et souple comme notre peau, ou encore à la couleur peau que je privilégie. Mais ces hypothèses se sont révélées fausses, puisqu’il m’est arrivé de réaliser des objets ayant la texture SkinBag avec un matériau dur ; et aussi de produire des membranes avec des couleurs résolument non corporelles, et dans les deux cas, les personnes continuaient à parler de peau comme s’il s’agissait d’une évidence.

Je suis finalement arrivé à la conclusion que nous faisons instinctivement une confusion entre peau et organique. En fait, nous lisons ces objets comme étant de nature organique et plutôt animale, or nous savons qu’ils sont recouverts de peau. Nous associons donc ces deux termes au point de substituer l’un à l’autre. Le trouble viendrait donc du fait qu’on a l’impression d’appréhender quelque chose de vivant à un endroit où on ne s’y attend pas, comme s’il s’agissait d’un animal familier, d’un organisme de compagnie, ce qui dévoile sans doute certaines visions fantasmatiques enfouies en nous.

Les plis de la peau

Les membranes SkinBag, se caractérisent par leur aspect plissé. Cela m’a d’ailleurs valu d’intervenir en 2016 lors d’un colloque sur le thème du Pli (The Fold, EnsAD, Paris). Cette conférence performative (From skinfolds to gestural unfolding as an adaptation strategy ‑ Des plis de la peau au dépliage gestuel comme stratégie d’adaptation) m’a permis de mieux comprendre l’importance du pli aussi bien au niveau de la peau que de notre gestuelle corporelle.

Dès la fabrication de la peau SkinBag, le pli commence à se former lorsque les deux côtés d’une couche de latex ne sèchent pas à la même vitesse ; il s’accentue à cause de la rétraction de la matière au cours de la polymérisation.

Chez l’animal, la peau a pour fonction de contenir un assemblage d’organes et de tissus, rigides pour certains, mous et élastiques pour d’autres. Deleuze évoque d’ailleurs la belle idée « d’enveloppe de cohérence et de cohésion » dans son essai sur Le Pli.

Or, c’est par l’apparition de plis sur cette peau unificatrice que vont se révéler les tensions internes en jeu dans cet organisme constitué de tissus hétérogènes. Le pli se forme là où il y a de l’effort. Il évite la rupture en contenant les contraintes de tous ordres : contraintes fonctionnelles au niveau des articulations et contraintes de débordement ou de mobilité des tissus mous, sous forme de bourrelets. Le pli résulte d’une logique de la matière contrainte.

Les plis de la peau semblent évoquer, d’autre part, l’archétype du vivant animal et végétal. Le pli nous parle d’un certain vécu qui finit par s’inscrire sous forme de rides. L’expression « prendre le pli » signifie d’ailleurs « prendre l’habitude », illustrant bien comment les rituels de vie s’inscrivent dans le corps : un pli comportemental et sensoriel devient pli de peau. Il témoigne de la manière qu’a un corps d’exister. Cette représentation semble profondément inscrite en nous, au point de faire partie de nos schémas d’identification du vivant et du non‑vivant.

Du laboratoire au relationnel : Capotes faciales et baisers protégés

En ce qui concerne le rapport entre SkinBag et la peau biologique, j’ai eu l’occasion il y a quelques années d’être initié au travail en laboratoire, pensant que je pourrais développer mes idées « mutantes » par la manipulation de cellules vivantes. Mais je me suis vite rendu compte de la grande difficulté de cette approche, qui aurait nécessité un engagement total. J’ai donc renoncé à cette voie afin de poursuivre une approche transmédia et métaphorique, qui semblait un moyen plus juste de produire du sens, compte tenu de ma sensibilité.

Le principal enseignement que j’ai retenu de mon passage au laboratoire est que notre peau, avant d’être une surface, est une épaisseur de tissus qui constitue un corps. Cette peau n’est donc pas une frontière‑ligne, ni même une frontière‑surface, mais une frontière‑corps. Cette idée ne m’a jamais quitté depuis et malgré l’état membranaire des SkinBags, c’est bien de cette épaisseur du corps complet que je veux parler.

Finalement, c’est l’aspect relationnel du SkinBag qui aura été au cœur de cette aventure. La curieuse synthèse entre attraction et répulsion fait de lui un bon vecteur d’interpellation, de réflexions et donc d’échanges. Le simple fait de porter ces objets m’a permis d’entrer en relation très facilement avec toutes sortes de personnes, y compris dans la rue et dans des contextes étrangers à l’art, au design et à la mode. Il est toujours étonnant de voir comment réagissent les personnes, en fonction de leur sensibilité et de leur histoire. (Cela m’a été confirmé par celles et ceux qui m’ont acheté des SkinBags).

Or, dans notre contexte actuel de crise sanitaire mondiale due à la pandémie du Covid‑19, la question de la peau dans les échanges relationnels, s’invite de manière cruciale. Elle fait écho à un travail plus ancien intitulé Capotes faciales (2002‑2008) qui prend une signification toute nouvelle et particulière, à l’heure où la « distanciation physique » impose à tous le port généralisé du masque. Alors que les confinements nous éloignent les uns des autres pour nous protéger, comment s’aimer à l’heure de la pandémie ? Comment s’embrasser ? Comment éviter les carences affectives ? Quelle place et quelle importance pour le toucher ?

Ces Capotes Faciales sont des masques en latex issus du moulage de visages. Tels les préservatifs auxquels ils font référence, ils sont hermétiques. Ils nous empêchent donc de voir, de sentir et rendent même la respiration laborieuse. Ils ont donné lieu à une série photographique présentant des personnes les portant dans différents contextes de leur vie quotidienne, chez eux ou dans l’espace public :

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Série photographique des Capotes Faciales et des Baisers Protégés (2008)

En ce qui concerne le rapport entre SkinBag et la peau biologique, j’ai eu l’occasion il y a quelques années d’être initié au travail en laboratoire, pensant que je pourrais développer mes idées « mutantes » par la manipulation de cellules vivantes. Mais je me suis vite rendu compte de la grande difficulté de cette approche, qui aurait nécessité un engagement total. J’ai donc renoncé à cette voie afin de poursuivre une approche transmédia et métaphorique, qui semblait un moyen plus juste de produire du sens, compte tenu de ma sensibilité.

Le principal enseignement que j’ai retenu de mon passage au laboratoire est que notre peau, avant d’être une surface, est une épaisseur de tissus qui constitue un corps. Cette peau n’est donc pas une frontière‑ligne, ni même une frontière‑surface, mais une frontière‑corps. Cette idée ne m’a jamais quitté depuis et malgré l’état membranaire des SkinBags, c’est bien de cette épaisseur du corps complet que je veux parler.

Finalement, c’est l’aspect relationnel du SkinBag qui aura été au cœur de cette aventure. La curieuse synthèse entre attraction et répulsion fait de lui un bon vecteur d’interpellation, de réflexions et donc d’échanges. Le simple fait de porter ces objets m’a permis d’entrer en relation très facilement avec toutes sortes de personnes, y compris dans la rue et dans des contextes étrangers à l’art, au design et à la mode. Il est toujours étonnant de voir comment réagissent les personnes, en fonction de leur sensibilité et de leur histoire. (Cela m’a été confirmé par celles et ceux qui m’ont acheté des SkinBags).

Or, dans notre contexte actuel de crise sanitaire mondiale due à la pandémie du Covid‑19, la question de la peau dans les échanges relationnels, s’invite de manière cruciale. Elle fait écho à un travail plus ancien intitulé Capotes faciales (2002‑2008) qui prend une signification toute nouvelle et particulière, à l’heure où la « distanciation physique » impose à tous le port généralisé du masque. Alors que les confinements nous éloignent les uns des autres pour nous protéger, comment s’aimer à l’heure de la pandémie ? Comment s’embrasser ? Comment éviter les carences affectives ? Quelle place et quelle importance pour le toucher ?

Ces Capotes Faciales sont des masques en latex issus du moulage de visages. Tels les préservatifs auxquels ils font référence, ils sont hermétiques. Ils nous empêchent donc de voir, de sentir et rendent même la respiration laborieuse. Ils ont donné lieu à une série photographique présentant des personnes les portant dans différents contextes de leur vie quotidienne, chez eux ou dans l’espace public :

Ces Capotes Faciales m’ont surtout permis de proposer les performances des Baisers Protégés. Les volontaires étaient d’abord invités à se recouvrir le visage de cet épiderme artificiel, puis à partir à la recherche d’un autre porteur de « masque » au milieu d’une foule anonyme. Les Capotes Faciales nous rendant aveugles, c’est en touchant les autres au niveau de la tête qu’on peut se rendre compte s’il porte ou non le fameux accessoire. Cela constitue une forme de violation de notre espace intime dans un monde qui a tendance à percevoir tout contact physique comme suspicieux. Comment aborder l’autre ? Et quelle est la distance acceptable entre deux individus ?

Une fois formé, ce « couple » improbable doit alors chercher à s’embrasser sur la bouche. Avec une telle protection, ils peuvent échanger un baiser sans crainte — ni des maladies, ni de l’accusation d’infidélité. Mais le plus difficile est de trouver la bouche de l’autre ! Embrasser, c’est appliquer sa bouche sur celle que l’on a choisie. Ce geste naturel dans une relation amoureuse devient une opération laborieuse avec un inconnu. Le baiser, en tant qu’aspiration à une relation fusionnelle et acte d’amour sensuel, est ici transformé en un simulacre relationnel désincarné. L’intimité est feinte, la sensation absente, la pulsion frustrée.

Comme dans le célèbre tableau de René Magritte peint en 1928 — représentant deux amants échangeant un baiser entravé par un tissu qui recouvre leurs visages —, l’approche est aveugle ; en revanche, avec les Baisers Protégés, l’étreinte des corps est bien réelle, comme en témoignent certains clichés :

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Série photographique des Baisers Protégés : F&O (2004), Héléna & Mickaël (2005)

On peut alors se demander où s’arrête la sensation et où commence la simulation ? L’apparence fictionnelle devient plus vivante que la sensation effectivement ressentie. Malgré tous les types de proximités envisagées, l’autre reste toujours inaccessible.

Cette question de l’altérité a donné lieu à la SB‑Social condom réalisée en partenariat avec David Gil. Il s’agit d’une cape composée du moulage des visages d’amis et de proches. Avec leurs yeux fermés, ils semblent endormis à moins qu’ils ne soient mes anges gardiens ou mes conseillés :

En portant cette cape, j’ai l’impression d’être accompagné de mes proches, de ma meute, de ma communauté. C’est une manière de revendiquer l’aspect polymorphe de notre identité et d’initier une réflexion sur le lien entre identité individuelle et identité collective. Si je suis le seul à avoir les yeux ouverts et à agir dans ce présent, c’est bien grâce à toutes ces personnes qui m’ont permis d’être ce que je suis devenu. Aussi appelée FaceCape, elle se pose en alternative à Facebook et aux réseaux sociaux dits virtuels. Ici, le groupe d’amis fait corps de manière quasi charnelle pour constituer un étrange organisme collectif.

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SB-Social condom/SB-FaceCape, 2011

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SB-Social condom, SkinBag & Passport Number (David Gil), 2006

Peau et architecture

Pour mettre ces recherches en perspective, j’aimerais encore dire deux mots de ma maison, baptisée Onirika, où j’ai pu transposer une partie de ces réflexions autour de la peau suivant une approche plus architecturale. Du polyuréthane, je suis passé à la résine polyester qui a la même origine organique. Sa mise en œuvre et sa solidité m’ont permis de modifier partiellement la « peau » de la maison en rejouant l’articulation entre la structure et la superficie d’une autre manière. Le prolongement des toits et les auvents peuvent être perçus comme des espaces intermédiaires entre l’intérieur et l’extérieur, renforçant ainsi la porosité d’usage de l’édifice. Cette nouvelle peau contribue à donner au bâtiment une nouvelle identité, ou peut‑être à révéler son identité profonde.

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Onirika : vue de la dragonnerie et du four à pain
www.onirika.org

Enfin, peut‑être est‑il important de signaler que depuis 2015 je suis devenu masseur, en complément de mon activité artistique. Cela me donne l’occasion d’appréhender la peau d’une manière différente, mais en gardant bien à l’esprit que c’est l’épaisseur d’un corps et d’une histoire que j’ai sous les mains.

Qu’elle soit archaïque ou augmentée, la peau n’en demeure pas moins toujours aussi mystérieuse.

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Références bibliographiques

Anzieu D., (1985), Le Moi‑peau, Paris : Dunod.

Dumas S., (2011), Les Peaux créatrices. Esthétique de la sécrétion, Paris : Klincksieck.

Deleuze G., (1988), Le Pli. Leibniz et le baroque, Paris : Éditions de Minuit.


[1]. À vie : 2010 : Boisset les P., Caen et Londres (GB) ‑ 2016 : Fleury Mérogys (festival SinonOui)

[2]. Magnetic : 2013, Blois (Christelle Chastang et Olivier Gouet)