Poil et Pouvoir. L’autorité au fil du rasoir.

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Poil et pouvoir.

L’autorité au fil du rasoir.

Bertrand Lançon

Bertrand Lançon, Poil et pouvoir. L’autorité au fil du rasoir, Paris : Arkhê, 2019, 168 p., ISBN : 9782918682516.

Compte rendu de Stéphane Héas

Référence électronique

Héas S., (2020), « Poil et pouvoir. L’autorité au fil du rasoir. », La Peaulogie 4, mis en ligne le 5 mai 2020, [En ligne] URL : http://lapeaulogie.fr/poil-et-pouvoir

Pour un historien, embrasser un millénaire, voire deux millénaires, constitue sans doute une gageure. Bertrand Lançon dans cet ouvrage présente les relations entre pilosité et pouvoir dans l’Antiquité et les premiers siècles de notre  ère, pour s’aventurer dans les derniers chapitres sur le millénaire suivant. Il creuse le sillon des trichophilies et trichophobies, synthétisé il y a une dizaine d’années par Christian Bromberger du côté de l’anthropologie (2010), et de Jean Da Silva (2009) pour les arts plastiques à propos, lui spécifiquement, des parties intimes de l’être humain. En France, des précurseurs avaient ouvert la voie à l’heuristique pileuse (Baillette, 1995) dans une veine critique radicale.

Dans le premier chapitre, empereurs et règnes sont présentés sous le couvert des usages pileux. « Dans l’esprit cosmétique romain (…) l’épilation est perçue comme une coquetterie efféminante » (p. 18). L’orthodoxie pileuse romaine se pose ainsi largement contre les usages grecs antérieurs, et s’oppose plus encore aux mondes barbares de l’époque. L’altérité romaine recouvre l’abondance des chevelures, blondes et rousses notamment (des Germains, des Gaulois, des Alains…), mais aussi l’épilation masculine chez les Grecs. Scipion l’Africain est le premier imperator romain moqué pour son épilation « à la grecque »… qui participa activement à son discrédit politique et militaire. Pour un homme et un empereur, s’ôter le poil sur le visage, et plus encore sur le reste du corps, notamment le pubis et l’anus, réfère à l’image féminine de Vénus tout autant qu’à la passivité sexuelle. Au début de notre ère, il semble que les vaincus aient adopté, parfois très rapidement comme les Bretons, les usages pileux romains, se fondant ainsi dans la masse rasée de près et aux cheveux courts. Au IIème siècle, une nouvelle norme pileuse est de mise, elle apparaît double, soit des cheveux et une barbe fournis, mais soignés, soit des cheveux courts avec des joues rasées. L’ordre et la citoyenneté romains imposent un poil contraint par l’usage du rasoir et du peigne, dont les traces archivistiques nombreuses ont été mises à jour.

Le chapitre 2 présente les modèles glabres d’Auguste (27 av.-14 ap. JC) et de Trajan (97-117), considérés comme les deux principaux empereurs du début de notre ère. Auguste alternait des joues strictement rasées et une barbe courte. Cette oscillation selon Bertrand Lançon caractérise justement son gouvernement entre tradition et modernité. Comme si cette mesure pileuse reflétait son gouvernement. Le chapitre 3 présente les profils pileux disparates entre les « foisonnements pileux des Antonins aux poils ras des Tétrarques » (p. 35). La puissance des gouvernants est illustrée par des pilosités variées, qui réfèrent à des modèles anciens différents. Les filiations prestigieuses se concurrencent. A posteriori, les « mauvais empereurs » semblent caractérisés par une pilosité excessive, signe de leur utilisation abusive du pouvoir (chapitre 4). Néron arbore d’épaisses rouflaquettes lorsque Caracalla puis plus tard (vers 260  après  J.C.)  Galien  portent  de  longs  favoris.  Ces  appendices  pileux caractérisent leur démesure si ce n’est leur tyrannie. La physiognomonie à l’œuvre favorisait l’interprétation de leur personnalité à partir de ces pilosités faciales.

Constantin en arrivant au pouvoir se rasera la barbe, renouant avec des modèles passés (chapitre 5). Cette pratique chez lui semble surtout en lien avec une pilosité insuffisante, si ce n’est une alopécie mucineuse de Pinkus (caractérisée par « des rougeurs faciales disgracieuses et une pilosité lacunaire », p. 53, 57). Le port de diadèmes fournis comme celui de la couronne de lauriers par César des siècles plus tôt permettra à Constantin de suppléer cette insuffisance pileuse. Les sources (les écrits, mais aussi les monnaies, et autres effigies) compliquent singulièrement la compréhension des réalités historiques puisque des modèles et des moulages existaient par exemple pour les pièces de monnaies et qui induisaient une présentation puissante des dirigeants (avec des cous larges par exemple, et aussi des barbes viriles)… Or, ces archives disponibles aujourd’hui montrent une fluctuation pileuse pour un même empereur au cours de sa vie. Rappelons qu’il s’agit d’une des caractéristiques essentielles des phanères humains de pouvoir-devoir être coupés régulièrement. Ne pas le faire occasionnerait des contraintes corporelles importantes, voire des handicaps au quotidien.

Le chapitre 6 est consacré aux « barbes et calvities philosophiques ». Au IVème siècle, Julien avec son Misopogon argumente contre la mollesse des épilations et autres soins du corps en vogue chez les habitants d’Antioche. Sa barbe, son torse velu, constituent à ses yeux les garants de sa rusticité militaire, de sa simplicité, de sa frugalité. Soit autant d’éléments l’approchant de la figure du moine, du philosophos (mixant éducations chrétienne et hellénistique). Synésios, au contraire, défend la/sa calvitie comme reflet de l’intelligence humaine dans son Éloge de la calvitie. Ce faisant il dégrade animaux et femmes… alors même qu’il admirait Hypatie dont il avait été l’élève, et n’évoque pas la barbe pourtant fournie de nombres des philosophes grecs qu’ils convoquent dans son panthéon personnel.

La tonsure monastique s’imposera progressivement comme nouveau modèle de gouvernement de soi et des autres pour reprendre Michel Foucault (chapitre 7). Contrairement aux plaidoyers pro domo précédents, la lettre 23 de Paulin de Nole adressée à Sulpice Sévère relate les arguments de l’époque concernant les pilosités humaines, notamment dans « une compréhension chrétienne de la chevelure » (p. 70). Ambivalence entre péché de la tentation ou impureté et la possibilité de renouveler son apparence à chaque coupe, presque comme une nouvelle naissance, si ce n’est  une résurrection. Dans    ce contexte, la tonsure expurge les péchés : Paulin « compare le rasoir à une excision du cœur (où) Dieu est le rasoir suprême » (p. 74). Le crâne tonsuré, partiellement rasé, signifie la chasteté lorsque la tonte totale  marque  le statut d’esclave… L’apparence pileuse clive là encore les catégories, réelles ou fantasmées, de population. Se raser tout ou partie du crâne, des joues, devient un acte revendicatif, religieux et/ou politique… mais les ambivalences sont permanentes entre « les cheveux longs des saints et ceux des impies » (leuis  est sanctorum coma, inpiorum grauis). La chevelure des femmes, elle aussi, devient signifiante dans les récits chrétiens en construction. L’ascèse féminine accompagnée d’un rasage du crâne sera interdite par un édit impérial en Les lettres du prêtre Paulin écrites une décennie plus tard entérinent ces règles pileuses religieuses. Dans la théologie de Paulin se raser le crâne (pour un homme) participe du chemin de la passion du Christ, dont la chevelure témoigne de la nature humaine et de la grâce divine. A l’époque, cette démarche détonne face aux usages religieux des parties orientales de l’empire romain. La tonsure survivra officiellement jusqu’en 1972 dans l’église catholique romaine, lorsque le monachisme orthodoxe a maintenu barbe et cheveux longs…

Le chapitre 8 précise comment l’image du Christ barbu aux cheveux longs est tardive dans l’histoire, comment elle a été progressivement standardisée. Dans ces projections symboliques, l’impensable était et reste un Christ chauve et imberbe (p. 88)… preuve de l’importance même des symboles pileux, en dehors de preuves scientifiques sur la personne réelle du Sauveur chrétien… Dans l’empire romain tardif le personnage christique prend les allures d’un moine, pour qui l’ascèse, la frugalité si ce n’est la chasteté sont visibles corporellement. Le chapitre 9 précise l’importance de la chevelure féminine, figurée sur les monnaies et les statues. Les coiffures des mères et des femmes des empereurs fluctuent de la sobriété (au tournant du millénaire avec « les cheveux tirés en arrière et rassemblés en chignon sur la nuque », p. 96) a davantage de sophistication aux IIème et IIIème siècle, puis à nouveau la sobriété (IVème et Vème siècle), avant la profusion des gemmes et pierres précieuses dans les coiffures par la suite.

Le chapitre 10 souligne que les rois Francs comme Pépin le Bref ou Charlemagne portaient les cheveux longs qui étaient incorporés à leurs sceaux comme une découverte de 2007 l’a confirmé. La puissance militaire  et politique était confirmée par la présence de ces poils royaux sur ces parchemins. Logiquement, ôter les poils (par rasage et pour les crimes et délits par décalvation suite à une bastonnade) était une action symbolique majeure orchestrée lors des adoptions, des entrées-relégations dans les ordres, ou bien lors des condamnations pénales pour parjure par exemple. Autant  de rituels confirmant un changement de statut de la personne tondue ou battue à même le cuir chevelu. Le chapitre 11 interroge le mythe de la barbe fleurie de Charlemagne. Avec toujours la question de la langue latine et des mots à disposition, la barbe, fleurie ou non, blanche ou non, de Charlemagne relève d’un mythe l’inscrivant dans une lignée de puissants barbus. Sa réelle moustache n’aurait pas suffit à le glorifier…

Dans les deux derniers chapitres, Bertrand Lançon se risque à embrasser les siècles qui nous séparent d’aujourd’hui. Il rappelle les ambivalences pileuses, la variété des modèles historiques ou légendaires, réels ou fantasmés. Les leaders religieux ou politiques barbus ne manquent pas. Les filiations reconnues ou revendiquées ne sont jamais linéaires comme le visage glabre de l’actuel pape alors que ses références sont barbues (François d’Assise et Ignace de Loyola), que dire du visage augustéen du président français… sans évoquer la barbe (en partie blanchie) de son chef de gouvernement.

Dans cet ouvrage, Bertrand Lançon démontre l’ancienneté des modèles pileux en concurrence au plus haut sommet des gouvernements.La cosmétique pileuse n’apparaît plus comme un épiphénomène historique. Au final, cet exercice de trichologie politique et historique s’appuie sur une anthropologique pileuse. Les cheveux et les poils sont et demeurent des acteurs sociaux et politiques. Leur importance ne fait plus de doute…

Références bibliographiques

Baillette F., (1995), « Organisations pileuses et positions politiques. À propos de démêlés idéologico-capillaires : Ray Gunn, le punk pauvre », Savage, été, 121-159.

Bromberger C., (2010), Trichologiques. Une anthropologie des cheveux et des poils, Paris : Bayard.

Da Silva J., (2009), Du velu au lisse ; histoire et esthétique de l’épilation intime, Bruxelles : Editions Complexe.