Le Lambeau

A19810

Le lambeau.

Philippe Lançon

Lançon P., (2018), Le Lambeau, Paris; Gallimard, édition électronique du livre, 402 p., ISBN : 9782072689086.

Compte rendu de Maude Kerichard Héas

Référence électronique

Kerichard Héas M., (2020), « Le Lambeau. », La Peaulogie 4, mis en ligne le 5 mai 2020, [En ligne] URL : http://lapeaulogie.fr/le-lambeau

Comment reconstruire sa chair et son esprit ? Le lambeau[1] est un roman autobiographique qui retrace le long chemin de la reconstruction vécue par Philippe Lançon, journaliste à Libération et Charlie Hebdo.

Le 7 janvier 2015 vers 11h30, Philippe Lançon baigne dans une mare de sang au milieu de la salle de rédaction de Charlie Hebdo, entouré de ses collègues morts, gisants au sol. Parmi eux Cabu, Charb, Bernard Maris, Tignous, Wolinski …. Il ne le sait pas encore mais il a été victime de balles terroristes. Cet attentat, fait de lui, un « blessé de guerre », une « gueule cassée » : il a pris une balle en plein visage. L’ouvrage va au-delà du simple fait de relater l’attentat vécu ce jour-là, c’est l’histoire d’une reconstruction :

 

« Je porte le bonnet rouille, le caban et le visage que je porterai pour la dernière fois le jour de l’attentat. » (p. 43)

 

Dans cet ouvrage, l’auteur précise ce lent processus de rétablissement dans une temporalité bousculée. D’opérations en opérations jusqu’à sa rééducation, de ses cinq chambres d’hôpital, le long des couloirs de la Pitié Salpêtrière jusqu’aux Invalides. Durant ces deux ans d’hôpital, il détaille ses opérations chirurgicales à répétition avec précision : les greffes, les soins, la rééducation, les espoirs, les déceptions. Différentes interventions façonneront son nouveau visage au fil des jours. La narration est rythmée de flash-backs, d’ellipses. Le temps se dilate puis s’accélère.

Dans cette situation traumatique et post-traumatique, l’auteur redevient enfant. Déjà au cœur de l’attentat, il ferme les yeux, fait le mort, comme pour se cacher du monstre, du fantôme qui pourrait se dissimuler sous son lit, comme si fermer les yeux pourrait le protéger des assaillants. Puis, cloué à son lit d’hôpital pendant des mois, il perd son autonomie, il ne peut plus s’occuper de lui-même. Il devient dépendant de ses proches, du personnel soignant.

 

« Ils avaient quatre-vingt-un ans et ils allaient bénéficier pendant quelques mois de cet extravagant privilège, redevenir indispensables à la vie de leur vieux fils comme s’il venait de naître. » (p. 99)

 

Alors même qu’il recouvre rapidement tout son esprit, il ne peut pas sortir de son corps, de son lit, de l’hôpital, il ne peut plus faire les activités du quotidien, il doit sans cesse demander de l’assistance : à son frère pour l’administratif, à un policier d’aller vérifier que son vélo est toujours devant les locaux de Charlie Hebdo (emblème du passé, de l’autre rivage celui de la vie d’avant), à ses parents, à sa petite-amie, aux infirmières, aux médecins…

Ce parcours est, d’une certaine mesure et même si les contextes sont différents, comparable à celui d’Adrien Fournier, le personnage principal de La Chambre des officiers[2] dont le bas du visage est arraché par un éclat d’obus. C’est, durant la première guerre mondiale que les pionniers de la chirurgie maxillo-faciale développent leurs compétences. Dos au mur, de nombreux praticiens se doivent de mettre en place de nouvelles pratiques pour faire face aux horreurs de la Grande Guerre. Des milliers de soldats à la gueule cassée s’entassent dans les hôpitaux de fortune, dans l’attente d’un nouveau visage, symbole de leur nouvelle vie… pour ceux qui survivront à ce massacre.

 

« Chaque visage était déformé, éborgné, tordu, tuméfié, bleui, bosselé, bandé. Pour un jour ou pour toujours, c’était le couloir des gueules cassées. Les uns finiraient par se ressembler de nouveau : les autres, jamais. Certains des cancéreux allaient mourir, dans un mois ou dans un an. Quel que soit l’avenir, dans ce couloir chacun était le miroir de l’autre. » (p. 138)

 

Sa mâchoire démolie ne lui permet plus de parler. Comme journaliste, il mobilisera l’écriture comme interface possible et usuelle pour lui, avec le monde des vivants qui l’entoure. Il écrit sur une ardoise puis efface, pour des raisons pratiques, mais aussi pour oublier sa condition, pour oublier ce qui s’est passé ce jour-là, et les suivants, pour faire « comme si ça n’avait jamais existé ». L’acte d’écriture lui permet d’échapper à son quotidien de douleur, de se concentrer sur autre chose : écrire à défaut de pouvoir parler, crier… Dans l’ouvrage, Philippe Lançon met régulièrement en parallèle la chirurgie et l’écriture. L’écrivain tente de s’approcher du livre idéal qu’il aimerait écrire, qui restera toujours avec des/ses défauts, des/ses imperfections. De leur côté, les chirurgiens tentent de restaurer ce corps, de le façonner pour lui rendre une fonctionalité tout d’abord, puis une apparence elle-même imparfaite. Ils doivent, cependant, mettre un terme aux opérations. Le corps, son corps meurtri par l’attentat, gardera ses cicatrices, son handicap et le patient devra apprendre à vivre avec.

Aux moments les plus dramatiques de son séjour hospitalier, Philippe Lançon ne peut plus parler, il ne peut plus manger non plus. Dans son récit, ces/ses incapacités semblent se rejoindre, se fondre. En effet, il utilise constamment le champ lexical de la viande, métaphore des divers états par lesquels passe son visage : « une grosse escalope sanguinolente », « un tas de viande », « un steak », « le lambeau ». Cette comparaison peut être interprétée de différentes manières : l’auteur se désolidarise de son corps et de son visage déchiqueté, de cette viande morte. Il souhaite peut-être aussi importer la notion de plaisir culinaire au milieu de ce cauchemar. En remontant du bloc, l’un des brancardiers lui a promis de lui préparer ses plats préférés, ce qui lui permit de penser qu’il pourrait à nouveau manger un jour. Plaisir qu’il commence à réapprivoiser par l’odorat grâce à Marilyn, son ex-femme.

 

« Marilyn s’est approchée de moi. Sans parler, elle m’a mis sous le nez le sandwich : ses odeurs m’ont envahi. […] Marilyn a refait l’opération en versant du café dans le verre de son thermos, un café très fort, à la cubaine, et, avec cette odeur bénie qui paraissait jaillir des rues de La Havane, cette odeur qui me réveillait là-bas chaque matin et dont le souvenir halluciné avait accompagné mon réveil dans la nuit du 7 au 8 janvier, il m’a semblé retrouver pour la première fois l’un des sens que je croyais perdu. » (p. 251)

 

Au cours de ses hospitalisations successives, il perd également le contact humain quotidien comme repère, comme réconfort. Sa relation, imposée, avec sa chirurgienne maxillo-faciale, Chloé, est à la fois intime et inexistante. Tous les deux échangent longuement, s’écrivent des messages, Lançon envoie régulièrement des photos (de son visage, mais aussi d’œuvres d’art) à Chloé, il lui offre des livres et plus tard ils iront même ensemble à l’exposition consacrée au peintre Velázquez, au Grand-Palais, sous escorte policière. Elle reste avant tout sa chirurgienne, qui après s’être beaucoup investie dans cette réparation, doit apprendre à prendre de la distance avec son patient. Cette relation soigné- soignante s’est construite dans le désordre. Ce fût une rencontre de corps avant d’être une rencontre d’esprits. Avant même de la connaître, son visage dépendait d’elle. La relation qui les unie est d’ordre vital, particulièrement asymétrique les premiers mois au moins. La chirurgienne devient, pour lui, une déesse : elle façonne sa chair et ses os, elle le façonne. Le patient, un fantôme qui erre entre le monde des morts et le monde des vivants, n’a plus d’autre choix que d’écouter son médecin, de croire dans une existence possible avec ce visage en lambeaux.

Philippe Lançon, au cœur du service hospitalier en ce début de XXIème siècle, partage son quotidien avec d’autres « gueules cassées ». Il les croise, les voit évoluer et prendre peu à peu leur visage définitif. Chacun devient le miroir de l’autre avec son reflet imprimé dans le visage de l’autre.

De la peau restaurée à la peau normale

Dans ce témoignage post-traumatique, le corps du patient est comparé à celui de l’athlète. Il doit comprendre ce que les soignants attendent de lui afin de préparer son corps, et son esprit aux épreuves qui se préparent. Le corps donne tout ce qu’il a, toute son énergie afin de passer et survivre aux nombreuses heures sur le billard. Le corps médical est comme le staff du sportif : il doit s’assurer que le corps est prêt à subir les opérations, la rééducation, les douleurs associées, voire les effets secondaires des médicaments censées atténuer ces douleurs…

Pour se protéger d’une éventuelle erreur d’un soignant, le patient mémorise, apprends le langage médical, regarde avec attention les gestes des soins qui lui sont apportés ; progressivement il se pense expert du « savoir hospitalier », il devient « élève-patient » assidu malgré lui. Cette attitude ne fait qu’augmenter les vérifications et les soupçons d’erreur envers celles et ceux qui s’occupent de lui. Cette posture experte ne fait qu’augmenter l’angoisse, celle de tout vouloir contrôler.

 

« Le moment où le patient croit devenir expert de ses propres soins est un moment dangereux, car cette croyance, si elle est exagérée, n’est pas injustifiée : comme un petit vieux ou un paysan, il finit par presque tout connaître de son maigre territoire. Aucune des attentions qu’on n’a pas ne lui échappe. Il vit dans le soupçon et la vérification des négligences. » (p. 159-160)

 

L’auteur nous entraîne dans la routine et les rituels du monde hospitalier, dans la gestion des corps malades ou meurtris. Dans plusieurs scènes, nous sommes témoins de son rasage, de cette « opération » quotidienne qui permet de « garder la face », de montrer de soi un visage si ce n’est rajeuni, en tous les cas renouvelé par la présentation d’une peau nette de tout poil. Il explique que les chirurgiens n’aiment ni les cheveux ni les poils, ils sont « d’encombrantes sources d’infection » tel que le déclare « Cédric, un jeune aide-soignant espiègle et peu rasé. » Cette injonction rappelle que l’hôpital est surtout un lieu de contradictions. Le soigné doit enlever ses poils, mais le soignant lui peut les garder. C’est pourtant, au sein de l’hôpital, que les chirurgiens lui grefferont une barbe destinée à masquer ses cicatrices. Mais ces nombreuses opérations chirurgicales prennent à ses yeux les contours d’un rituel morbide. En effet, avant d’entrer au bloc, à chaque nouvelle opération, il était donc coiffé et rasé à la demande des chirurgiens. Cet anodin rituel hospitalier symbolise pour lui la terrible sensation d’être… condamné à mort :

 

« En m’offrant la jolie coupe du condamné, Joël me préparait au mieux pour une exécution. » (p. 153)

 

Pétrifié à l’idée d’abîmer le peu de peau qu’il lui reste, il n’arrive plus à se raser lui-même. Ce sont donc les personnels hospitaliers qui le préparent. Après la viande à l’état brut, il utilise, ici, le champ lexical de la couture – « un travail de couturière », « un exercice de dentellière » – révélateur de la minutie déployée par les soignant.e.s au contact de sa peau, à laver, à soigner, à raser…

Au sein de l’hôpital, comme à l’extérieur, dans le monde réel, le blessé est caractérisé par ses blessures, ses cicatrices. Sa nouvelle enveloppe avec ses plaies, ses cicatrices constitue sa nouvelle interface avec le monde. Etonnamment, il devient responsable du regard des autres sur son corps. Responsable de leur chagrin à chaque regard. Ses blessures deviennent aussi leurs blessures. Elles font dorénavant partie de leur vie.

 

« C’est pourquoi, à partir du 7 janvier, ma vie ne m’a plus appartenu. Je suis devenu responsable de ceux qui, d’une façon ou d’une autre, m’aimaient. Mes blessures étaient aussi les leurs » (p. 271)

 

Grâce à l’autogreffe (mieux acceptée par le corps que la greffe d’un corps étranger), le patient répare, se sauve lui-même. Il fournit au chirurgien le matériel qui lui permettra de travailler sa peau, sa chair et ses poils.

 

« La greffe du péroné était depuis plusieurs années pratiquée, d’abord sur les cancéreux de la mâchoire et de la bouche, principaux patients du service. On lui donnait aussi un autre nom et un autre soir, pour la première fois, j’ai entendu sortir de la bouche de Chloé le mot qui allait désormais, en grande partie, me caractériser : le lambeau. On allait me faire un lambeau. » (p. 192)

 

Pour commencer sa nouvelle vie, Philippe Lançon a fait rénover son appartement qu’il avait quitté le 7 janvier 2015 au matin, tout comme son visage. Le meuble phare de cette rénovation est une grande bibliothèque, synonyme de la reconstruction de l’auteur. Durant sa convalescence, Philippe Lançon déclare avoir été sauvé par les mots de ces grands écrivains (Proust, Kafka…), qu’il va, aujourd’hui, ranger et garder précieusement dans sa bibliothèque, construite à son image.

 

« Cette bibliothèque me permettrait de ranger les livres en liberté. Elle était le symbole de ma reconstruction. Il fallait qu’elle soit belle : elle le fut. Les travaux ont eu lieu pendant les trois derniers mois que j’ai passés aux Invalides » (p. 388)


[1].Quatrième de couverture du roman.

Lambeau, subst. masc.

    1. Morceau d’étoffe, de papier, de matière souple, déchiré ou arraché, détaché du tout ou y attenant en partie.
    2. Par analogie : morceau de chair ou de peau arrachée volontairement ou accidentellement. Lambeau sanglant : lambeaux de chair et de sang. Juan, désespéré, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire (Borel, Champavert, 1833, 55).
    3. Chirurgie : segment de parties molles conservées lors de l’amputation d’un membre pour recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple. Il ne restait plus après l’amputation qu’à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu’une épaulette à plat (Zola, Débâcle, 1892, 338).

(Définitions extraites du Trésor de la Langue Française)

[2]. Pétin L., Pétin , (producteurs), Dupeyron F., (réalisateur), (2001), La Chambre des officiers [Film cinématographique], d’après le roman de Dugain M., (1998).