La cicatrice en trois D découverte, douleur, définitive

Magali BOURREL BOUTTAZ

« Rien de grave, madame, c’est juste la varicelle
– Ah bon, mais alors il va garder des cicatrices ?
– Ah oui, ça c’est obligatoire
– Mais il faut lui donner quelque chose pour qu’il ne se gratte pas,
– De toute façon il aura quand même des cicatrices, heureusement d’ailleurs car ce sont elles qui authentifient que votre enfant l’a bien déjà eue
– Mais je vais lui couper les ongles très courts
– Ce n’est pas le fait qu’il gratte les croutes qui est en cause, mais la gravité de l’inflammation et la capacité de la peau à réparer
-… ??
– Ne vous battez pas contre le grattage, c’est plus fort que lui
– Mais alors on ne peut rien faire ? »

Malentendus, voire dialogue de sourd habituel au moment de l’annonce du diagnostic de la varicelle entre le monde de soignants et celui des parents dont l’enfant va déjà afficher les premières marques de la vie : les cicatrices post varicelle.

Faut-il que notre société ait la mémoire courte et ait perdu de vue que la vie ne se construit pas sans expérience et sans trace, plus ou moins visible. À l’échelle de la planète bombardée par les météorites, à l’échelle de la vie biologique avec l’évolution et l’extinction des espèces, à l’échelle de l’histoire des sociétés avec les guerres et les destructions, à l’échelle de l’humain qui nait et meurt avec une vie à vivre entre les deux. Notre société de consommation nous aurait-elle aveuglés au point de vendre l’idée que le temps n’existe plus et n’imprime plus la possibilité de son enseignement…

« Ne pensez pas, dépensez … »
« Le pansement vous dispense de penser »

L’enfant qui reste marqué par les cicatrices de la varicelle s’en moque souvent complètement, c’est le regard de l’entourage qui fait exister cette marque dans sa mémoire et sa construction identitaire. Regard, parole, communications verbale et non verbale vont inscrire la marque dans une culture, sa propre culture.

Le corps devient le dépositoire d’une histoire gravée à jamais

Elle est la trace d’une effraction qui pose question aux codes sociétaux

L’effraction est signe de violence subie (agression) ou consentie, si ce n’est acceptée (intervention chirurgicale)

Quelle mémoire le sujet a-t-il gardé de cette violence ?

Comment cette mémoire s’exprime-t-elle ?

Quel impact dans la vie de tous les jours ?

1. l’effraction et le réel du corps

La cicatrice du nombril, signature de la coupure du cordon ombilical ne questionne que les petits enfants qui cherchent à savoir si le bébé est passé par là. Dans tous les autres cas, l’affichage d’un corps abimé monopolise la conversation : « qu’est ce qui s’est passé ? Qui t’a fait ça, tu vas garder ça toute ta vie ?», moment de sidération qui ramène la conscience sur le réel du corps et sa fragilité. En arrière plan de la fragilité du corps plane le rappel de la finitude du corps humain, et les questionnements et angoisses que cette finitude draine avec elle. Dans une société qui discrédite la place du corps, au point d’en faire un objet limitant de la toute puissance humaine, le rappel de son existence en tant que support de la vie a de quoi inquiéter. La perfection est métaphore de réussite, de maîtrise, d’omni puissance et de séduction, d’invulnérabilité, voire d’immortalité. Soumis à cette exigence de perfection, le corps est prié de s’y plier. La cicatrice, en tant que rappel d’une limite, heurte de plein fouet les évolutions actuelles de la pensée occidentale, hostile à toute idée de frein et de régulation.

La réponse à cette mise en questionnement de la toute-puissance est multiple allant de l’indifférence affichée à la honte maximale, et ce de façon assez paradoxale quelle que soit l’origine de la cicatrice. Celle-ci peut être effectivement la séquelle d’une maladie (l’acné), d’un accident (brûlure, choc), parfois volontaire (tentative de suicide) ou d’une intervention chirurgicale. Il ressort ici que c’est surtout la structure sous-jacente de l’individu qui va entrer en conflit avec le questionnement de la cicatrice. Si l’individu a une grande sécurité intérieure, la cicatrice aura peu d’impact, dans la situation inverse elle risque de participer à l’effondrement de sa fragilité intérieure.

La cicatrice est un questionnement de l’idéal de beauté.

Voici l’exemple d’un homme de 78 ans, porteur de cicatrices de brûlures très étendues sur les deux membres inférieurs. Quand il avait 17 ans, il travaillait dans un garage quand un bidon d’essence s’est renversé alors que son voisin faisait de la soudure à l’arc. Etant passé par de multiples phases où son pronostic vital était engagé, il finit par survivre, mais reste très marqué physiquement, psychiquement étant persuadé qu’aucune femme ne voudra jamais de lui. Quand il rencontre pourtant celle qui 60 ans plus tard est toujours à ses côtés, il lui dira en première présentation « je ne suis pas comme les autres ». Malgré la présence tolérante et aimante de sa femme, cet homme n’acceptera jamais de toute sa vie de se mettre en short. « Pourquoi une telle honte quand on est victime ? » « Je suis un monstre » « mais si nous étions tous aveugles, vous auriez accepté de vous mettre en short quand il fait chaud ? » « Bien sûr » Ce simple échange se suffit à lui-même pour ressentir la férocité de notre société sur le côté visible de la peau et comment les images subliminales du diable, du monstre et de sa laideur sont associées dans notre inconscient collectif. À l’époque de son accident, nulle prise en charge psychologique, nul accompagnement du patient ni de sa famille. La douleur était à peine reconnue comme primordiale dans les soins, alors l’impact de la violence …

La cicatrice pose aussi la question de la responsabilité.

La phrase : « comment ça va ? » sous-entend toujours : « ne me dis surtout pas ce qui ne va pas … » or la cicatrice est le témoin définitif que à un certain moment quelque chose a posé problème. Dès lors qui en est le responsable ? Y a-t-il eu une faute ? La morale est toujours partie prenante de la discussion. Là encore, la cicatrice nous questionne sur notre capacité à entendre ou non les aléas de la vie sans qu’il y ait forcément un coupable en arrière plan. Et quand « la faute à pas de chance » fait partie du discours médical, comme dans le cas de la patiente déçue de son intervention esthétique, la réponse est rarement neutre et varie régulièrement entre « c’est la faute du chirurgien » ou à l’opposé, « c’est ma faute, je n’avais qu’à pas me faire opérer ». L’existence même des capacités du corps à bien cicatriser ou non intervient rarement comme autre choix d’explication. Ceci devient particulièrement difficile à gérer dans le cas particulier des cicatrices spontanées. Aucun traumatisme préalable et voilà qu’une cicatrice en relief disgracieuse s’invite au milieu d’un joli décolleté. Aucun coupable à part la génétique…

2. La cicatrice évoque la notion de violence préalable.

Déclinée selon les situations en violence subie comme dans un accident de voiture, violence acceptée comme dans l’acte opératoire, violence auto agressive comme dans les mutilations volontaires, violence choisie comme dans les scarifications identitaires de sociétés primitives, la cicatrice rappelle à la fois la souffrance physique et la violation du territoire symbolique. Qu’elle soit subie, choisie, acceptée, la violence sous jacente donne une explication à la cicatrice, ce qui est de l’ordre de l’interprétation de l’évènement. Il s’agit d’un signifiant dont l’individu pourra se servir au non en tant que moyen de communication de langage par rapport à son entourage et aussi par rapport à lui-même. Le regard de la patiente opérée d’un cancer du sein ne peut oublier son image corporelle avant l’intervention comparée à celle d’après. Dans ce regard, il y a bien le souvenir de l’intervention, la peur de la mort, la peur de la souffrance, la peur de la perte identitaire, la peur du changement de la relation à l’autre. Toutes ces peurs sont violentes. Comment ont-elles été accompagnées par l’entourage, les soignants, le regard et le discours des autres, de ceux qui ne partagent pas la même expérience, ou au contraire de ceux qui ont vécu la même expérience mais qui réagissent de façon différente ? Toutes ces questions justifient les groupes de parole des patients, le temps accordé à la reformulation de tous les épisodes traumatisants afin d’en prendre du recul, de pouvoir les symboliser, de pouvoir les partager, les humaniser.

3. la mémoire du traumatisme.

Qui ne connait Harry Potter et sa célèbre cicatrice ? Trace d’un mystère qui ne se dévoile qu’au dernier épisode, la quête du héros n’aura de cesse d’être à la recherche de son passé. La cicatrice est donc attachée irrémédiablement à une histoire, un passé dont l’empreinte sous forme de mémoire dépend largement de l’âge de l’individu au moment du traumatisme et de son entourage.

Cette mémoire est ainsi le reflet de ce que les autres ont pu en dire en fonction de leur propre interprétation et expérience, autant dire le plus souvent chargé de beaucoup de subjectivité et de peu d’objectivité. En fonction de cette capacité ou non d’interprétation, et selon les capacités préalables du sujet en terme de sécurité intérieure, toutes les situations vont se rencontrer entre un sujet qui a une cicatrice sur la peau (verbe avoir) et un individu dont la cicatrice va perforer le peu de sécurité intérieure et le détruire entièrement de l’intérieur. Voici l’exemple d’une jeune femme de 38 ans qui demande à faire du laser pour épiler le maillot. Au moment de l’examen, une grande cicatrice sur le ventre pose la question de son origine ; il s’agit d’une chirurgie réparatrice esthétique post grossesse. Chaque grossesse a été l’occasion d’une prise de poids excessive de l’ordre de 25 à 30 kg entrainant un gros délabrement de la paroi abdominale après la troisième. La cicatrice de la réparation n’a rien d’anormal objectivement et la patiente a perdu tous ses kilos en trop retrouvant sa silhouette d’avant la grossesse. Pourtant, elle ne supporte ni sa cicatrice, ni le souvenir des grossesses moments dont on lui avait dit qu’ils seraient magiques et qui pour elles ont été plutôt tragiques. Elle aurait voulu qu’on l’avertisse qu’elle ne retrouverait pas son corps d’avant les grossesses. Elle n’accepte plus son corps face à son mari ayant perdu toute confiance en elle de séduction et de plaisir physique. Quand elle parle d’elle, elle ne parle que de sa cicatrice. La cicatrice a ainsi imprégné son identité propre au point de devenir son image signature, comme une photo peut l’être d’un lieu touristique.

Cette mémoire est attachée à la peur de la mort, de la douleur, de la dépendance, de l’incapacité à revenir à un état antérieur. Serait-elle attachée au mythe de la virginité éternelle ?

Ce besoin de virginité serait-il plus souvent rencontré chez les femmes que chez les hommes, chez qui la virilité s’exprimerait à travers la trace du combat ?

4. Comment cette mémoire s’exprime-t-elle ?

La cicatrice peut donc s’inviter dans la construction ou la destruction de l’identité. Le joueur de foot Frank Ribery raconte très bien que après avoir beaucoup souffert de réflexions indignes sur son visage, il a choisi d’en faire un argument de son identité et revendique de ne pas essayer de la camoufler. Dans le même ordre, les patients opérés de situations dramatiques revendiquent eux aussi la persistance de la cicatrice comme la marque de leur capacité à avoir traversé et survécu à un grand danger. À l’inverse, certains individus, heureusement assez rares souffrent toute leur vie de leur propre regard sur leur cicatrice et deviennent des dysmorphophobiques. Phobique de leur différence visible, ils expriment à travers leur cicatrice tous les degrés d’insécurité intérieure, la cicatrice n’étant que l’alibi pour ne surtout pas parler de ce qui est vraiment honteux en eux. Ces patients sont particulièrement difficiles à prendre en charge, car irrémédiablement leur discours revient sur la cicatrice alors que leurs souffrances psychologiques se situent ailleurs, là où seule la honte donne un sentiment de terrain miné à contourner, à éviter. Accéder à leur demande de traitement médical des cicatrices ne fait que renforcer leur conviction que le problème se limite à la peau, déplacer le problème sur leur insécurité les fait fuir aussitôt… L’être humain cherche dans le regard de l’autre son propre miroir et son propre reflet. Il ne cherche pas à voir ses propres blessures. Un homme d’une quarantaine d’années consulte pour un contrôle des grains de beauté. Il a le visage grêlé de cicatrices en creux d’une acné sévère de l’adolescence. Il raconte un passé douloureux de honte : honte d’être défiguré, honte d’avoir à demander de l’aide, honte de ne pas trouver le bon médecin qui réponde à ses besoins, honte d’avoir à accepter les limites du traitement lequel a arrêté l’acné mais pas l’apparition des marques. L’adolescence est cette drôle de période où le corps se transforme à l’insu de la volonté de l’intéressé le faisant passer du statut de l’enfant « ce petit ange » au statut de « ce diable plein de poils qui pue des pieds ». Cette projection dans le monde de la sexualité est déjà une épreuve, mais quand la peau rajoute son affichage aux yeux de tous, la situation peut devenir critique. Effacer les cicatrices revient à dénier ce passé douloureux dont le sujet ne veut garder ni souvenir, ni trace.

En dehors de ces cas particuliers, quand le sujet reprend sa place de sujet désirant dans le cours de sa vie, la cicatrice devient une archive de son histoire, comme une photo dans un album.

5. tout cela impacte le relationnel

La cicatrice permet ainsi de mettre en scène quatre personnages : l’individu en sécurité intérieure ou non selon sa propre histoire, le regard de la société sur la différence, le corps propre et sa finitude et l’acte ou la maladie responsable de la cicatrice. Tout le relationnel possible va se construire entre ces différents protagonistes et ce qui va en être dit ou fait entre eux. Quelles ques soient les parts relatives de ces différentes composantes du problème, la cicatrice pose irrémédiablement la question de la limite, c’est-à- dire le positionnement du sujet face à l’absolu, la frustration, la castration et donc sa place en tant que sujet désirant ou non, sa place par rapport à la question de l’altérité. Ainsi plus la cicatrice arrive tard dans la vie, plus il est à espérer pour l’individu que tous ces positionnements seront déjà résolus et il est probable que la cicatrice aura alors peu d’impact. Il est donc bien du ressort des parents de donner les paroles, explications et environnement affectueux nécessaires à leurs enfants pour leur faire traverser ce genre d’épreuve sans les faire régresser au stade d’objets de souffrance mais les préserver en tant que sujets en cours d’épreuves. Il est donc bien aussi du ressort des soignants de se comporter de la même façon vis-à-vis de leurs patients …

Sinon, la honte s’exprimera et enfermera le patient dans sa propre douleur, quand dans d’autres cas la revendication face à un présumé coupable rappellera sans cesse qui est la victime et qui est le bourreau.

Extraits littéraires et audio

1. Les scarifications il avait aperçu ses avant bras. Striés. Tailladés. Lacérés dans tous les sens. Il avait reconnu ces cicatrices au premier coup d’œil. Non pas les traces d’une tentative de suicide. Mais au contraire des marques de survie. Des adolescents s’automutilaient pour soulager leur détresse, se libérer d’une sensation d’asphyxie. Il fallait que ça sorte. Que ça saigne. La coupure les libérait. A la fois diversion – la souffrance physique se substituait à la douleur morale – et apaisement. La blessure offrait l’illusion que le poison psychique s’écoulait hors de soi. Le Passager [Jean-Christophe Grangé]

2. Marque identitaire (reconnaissance des individus dans la littérature) Euryclée — Wikipédia Dans l’Odyssée, Euryclée est la nourrice d’Ulysse. … personne à le reconnaître en lui lavant les pieds, à une cicatrice qu’il s’est fait jeune à la chasse aux sangliers. … Homère, Odyssée [détail des éditions] [lire en ligne [archive]], Chant I, 428-442;

3. 3 témoignages audio sur France Culture, émission les pieds sur terre. 16 mars 2015.