Introduction Peaux Artificielles

Irène SALAS

Docteure de l’EHESS (CRAL-CNRS), spécialiste de l’histoire des représentations du corps, en particulier à l’époque pré-moderne. Sa thèse, à paraître aux éditions Klincksieck, portait sur L’imaginaire de la peau à la Renaissance. Elle a enseigné à Harvard et à Oxford la littérature française des XVIe-XVIIIe siècles.

Référence électronique
Salas I., (2021), « Introduction », La Peaulogie 6, mis en ligne le 18 juin 2021, [En ligne] URL : http://lapeaulogie.fr/introduction-peaux-artificielles

Si le serpent mue, c’est parce que son corps s’étire et que sa peau n’est pas assez élastique. Aussi doit‑il en changer régulièrement, au cours de sa brève existence. L’homme au contraire, étant doté d’un épiderme plus souple et évolutif, n’est pas contraint par la nature d’en revêtir un nouveau tous les mois. Certes, son enveloppe s’est transformée dans le temps long : la transition de la peau velue vers la peau glabre serait apparue il y a environ 1,6 millions d’années, probablement lors d’un changement climatique, et la pigmentation bien des millénaires plus tard ; mais à l’échelle de l’individu, l’épiderme peut se développer naturellement de la naissance à la mort.

Or, ce même homme « ne veut pas rester tel que la nature l’a fait » (Hegel) ; comme un enfant capricieux, il désire toujours ce qu’il n’a pas et entend faire sa mue. Soit parce que le devenir‑autre est son destin ontologique ; soit, plus prosaïquement, parce que les circonstances, les accidents, les modifications environnementales l’incitent ou le contraignent à remédier du mieux possible à sa faiblesse constitutive. Faiblesse illustrée par le mythe grec de Prométhée et Épiméthée, qui racontait la fabrication des humains et faisait de la peau leur caractéristique première, les distinguant des autres espèces : l’oublieux Épiméthée a façonné l’homme nu, sans le pourvoir des défenses octroyées aux autres animaux ; il ne l’a doté ni de plumes, ni de fourrure, ni de cuir, ni d’écailles, ni de coquille, ni de carapace. L’épiderme qui le recouvre révèle sa vulnérabilité naturelle, comme son inachèvement et son imperfection.

De nos jours, aux menaces traditionnelles qui pèsent sur cette fragile humanité s’en ajoutent de nouvelles, à commencer par le réchauffement climatique. Selon certains spécialistes, les inondations, ouragans et sécheresses qu’il entraînera pourraient rendre en partie inhabitable la surface de la Terre ; le corps pourra‑t‑il s’adapter à la chaleur et à l’humidité croissantes, ainsi qu’aux rayons UV que ne filtreront plus les écosystèmes actuels ? Ou bien reviendra‑t‑il à la génétique d’accélérer la mutation de nos peaux, pour en améliorer les propriétés biologiques et thermorégulatrices ? Ou bien encore, faudra‑t‑il imaginer une sur‑peau technologique insensible, assurant notre survie dans un environnement hostile ?

Quant à la récente crise sanitaire, non seulement elle nous a en quelque sorte habitués par avance au port de la seconde peau qu’est le masque, mais elle nous fait rêver à un épiderme idéalement aseptisé, non portere de germes et protégeant de la contagion ou des contaminants extérieurs. Nos fantasmes ne nous ont‑ils pas, de tout temps, fait espérer une peau inaltérable et capable de défier les outrages du temps ? Ou bien une peau hybride, voire une enveloppe de substitution qu’on pourrait revêtir au gré de ses fantaisies ?

D’ores et déjà existent des peaux artificielles — ou artificialisées — qui tentent de rivaliser avec la nature. Elles ont connu ces dernières décennies un prodigieux développement, grâce en premier lieu à la révolution biomédicale et aux thérapies innovantes : culture tissulaire en laboratoire, peaux bio‑imprimées en 3D, tatouages prophylactiques high tech, dermes biosynthétiques prêts‑à‑greffer, sprays de cellules épithéliales, peaux reprogrammables génétiquement pour guérir des maladies rares, etc. On voit apparaître d’autre part — grâce notamment à l’alliance des nanotechnologies, de la physique des matériaux et de l’informatique — des épidermes électroniques pour robots, des prothèses tactiles, des puces transdermiques stockant des données, des peaux virtuelles issues de la technologie haptique… Les artistes ne sont pas en reste : les performeurs artialisent leur peau de diverses manières, en recourant à la chirurgie ou au body art extrême (Orlan, Stelarc, Ron Athey) ; certains décolorent leur pigmentation naturelle (Michael Jackson) quand d’autres sécrètent une sueur bleue (Yann Marrusich) ; les cinéastes mettent en scène des allogreffes totales du corps ou du visage (Franju, Teshigahara, Almodovar, Kalogridis), des cyborgs à la peau synthétique (Rupert Sanders) ou encore des taxidermies humaines (György Pálfi) ; les photographes façonnent des « chairs numériques » (Oleg Dou, Nicole Tran Va Bang) ; les sculpteurs créent des carnations artificielles en silicone ou en résine polyester ; les plasticiens confectionnent des dermo‑latex (Heidi Bucher, Mark Quinn, Olivier Goulet, Stéphane Dumas) ou imaginent des peaux transparentes (Wim Delvoye). Des bio‑artistes utilisent la science pour fabriquer des hymens artificiels (Julia Reodica), des cuirs in vitro (The Tissue Culture & Art Project) et même des lapins fluorescents (Eduardo Kac). Les arts digitaux et l’industrie du virtuel, quant à eux, conçoivent des épidermes de pixels (Beb‑Deum). Des « thanatopracteurs » d’un genre particulier exposent dans les musées les peaux plastinées de cadavres anonymes (Gunther von Hagens).

Nombre de fictions scientifiques sont devenues réalité et la science‑fiction elle‑même paraît surannée. Qu’elles semblent loin, en effet, les années 1950 où l’on rêvait aux Martiens à la peau verte ! Reléguées à un folklore ancestral, ces peaux extra‑terrestres n’enflamment plus guère l’imagination. Ce qui intéresse davantage, c’est la possibilité d’artificialiser l’humain et de travailler ses contours sous un jour nouveau, de dépasser les limites, de faire émerger une nouvelle corporéité fantasmée[1]. Mais si l’on transforme cette frontière corporelle — qui est aussi une frontière ontologique —, comment l’humanité en sera‑t‑elle affectée ? L’être humain de demain, doté d’une peau artificielle, deviendra‑t‑il un homo artificialis, un mutant techno‑organique ?

À l’échelle individuelle, comme l’a montré notamment la psychanalyse, la peau n’est pas seulement le vêtement du corps — et « le corps n’est pas un mécanisme, il est la personne même » (Le Breton[2]). L’enveloppe épidermique est la surface de projection du moi (Freud) et même son incarnation. Or que se passe t‑il si on l’altère, si la « cuirasse » naturelle (Reich) et le support de la subjectivité psychique (Anzieu) sont modifiés ? La conséquence en serait‑elle la dissolution du moi dans le monde extérieur, voire la folie ? Si la technologie parvenait à remplacer pleinement le plus grand organe de l’être humain qu’est la peau, celle‑ci serait‑elle encore empreinte de subjectivité ? Comment l’individu peut‑il habiter une peau neuve et se reconnaître en elle ?

Autant de questions ontologiques et psychanalytiques, que la phénoménologie et l’esthésiologie viennent relayer : comment ces peaux artificielles peuvent‑elles s’entrelacer au monde et éprouver sa « chair » (Merleau‑Ponty) ? Quelle « intercorporéité », quelle « inter‑sensorialité » et surtout quelle empathie nouer avec autrui, avec un « Moi‑peau » factice, si la surface de nos corps se réduit à une pellicule simili‑vivante ?

Sur le plan social enfin, la pandémie nous a contraints à vivre un quotidien sans contact humain. Les « gestes barrières » nous ont privés des ritualités tactiles (se toucher, s’empoigner, s’embrasser, se caresser, etc.), avec comme résultat un isolement et le sentiment d’être enfermés dans un corps‑forteresse. Ces distanciations physiques et épidermiques — voire « haptophobiques » (Andrieu) — ont été encouragées de surcroît par le pouvoir biopolitique (Foucault) ; il eût peut‑être voulu, en pareilles circonstances, nous voir constamment couverts d’une gaine artificielle immunisante et protectrice.

En ces premières décennies du XXIe siècle, il apparaît clairement que la peau est au cœur de mutations technologiques, sociétales et anthropologiques. Le présent dossier ne saurait faire le tour de ces vastes problèmes ; il entreprend modestement de présenter les récentes innovations biotechnologiques, et surtout de préciser les interrogations éthiques qu’elles rendent inévitables. Une large place a aussi été laissée à l’imaginaire esthétique : ont été convoqués des artistes, des plasticiens, des cinéastes. Ces diverses contributions soulèvent la question de savoir en quoi les découvertes scientifiques (et les nouvelles mythologies qu’elles engendrent) mettent à l’épreuve la notion de « nature humaine », telle qu’elle s’est historiquement et philosophiquement sédimentée


[1]. Si l’art tend souvent à perfectionner la Nature sans corrompre son ordre ou son harmonie, l’artifice au contraire traduit une volonté de l’imiter ou de la contrefaire pour se substituer à elle.

[2]. Le Breton D., (2013), « Entre libération et aliénation : ambivalences de la biomédecine », A. Aouij–Mrad, B. Feuillet‑Liger (dir.), Corps de la femme et Biomedecine, Bruxelles : Bruylant, 338.