Évasion et expeausition. Les bousilles du bagne. Entretien autour de la bande dessinée Paco les mains rouges avec Éric Sagot et Fabien Vehlmann

Par Anne CHASSAGNOL, maître de conférences, Département d’Études des Pays Anglophones, U.R. TransCrit, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, co-responsable du projet international La Littérature dans  la peau.

Éric SAGOT est dessinateur. Il a publié ses carnets de voyage (La Lune sourit, Bikini, 1997 ; Escale à Cayenne avec Patrice Bernard, 1998, Memo ; Sous ma casquette, Bikini, 2005) ainsi que Arbreville (sur un scénario de Yeb, Carabas, 2003 et 2005). Il a également publié Paco les mains rouges t.1 (2013), t.2. (2017) avec Fabien Vehlmann chez Dargaud.

Fabien VEHLMANN est scénariste de bande dessinée. Il est l’auteur de Des lendemains sans nuage (avec Ralph Meyer et Bruno Gazzotti, Le Lombard, 2001), Green Manor (avec Denis Bodart, Dupuis, 2001-2005), Samedi et Dimanche (dessin de Gwen de Bonneval, Dargaud, 2001-5), Le Marquis d’Anaon (avec Matthieu Bonhomme, Dargaud, 2002-8,), IAN (avec Ralph Meyer, Dargaud, 2003-7), Wondertown (avec Benoît Feroumont, Dupuis, 2005-6), Les cinq conteurs de Bagdad (avec Frantz Duchazeau, Dargaud, 2006), Jolies ténèbres (avec les Kerascoët, Dupuis, 2009), L‘herbier sauvage (avec Chloé Cruchaudet, Soleil, 2016), Paco les mains rouges (avec Éric Sagot, Dargaud, 2013 et 2017), Seuls (avec Bruno Gazzotti, Dupuis, 2006-2020, Prix jeunesse du festival d’Angoulême et, en 2013, Prix Diagonale/Le Soir de la meilleure série). Fabien Vehlmann est également le scénariste attitré de Spirou & Fantasio, sur un dessin de Yoann. En 2019, il publie Le dernier Atlas (avec Gwen de Bonneval) qui reçoit le Prix René Goscinny du meilleur scénario ainsi que le Prix graphique ActuSF de l’uchronie. 

Référence électronique
Chassagnol A., (2020), « Entretien avec Éric Sagot et Fabien Vehlmann. Évasion et expeausition : les bousilles du bagne », dans Le grand entretien. La Peaulogie 5, mis en ligne le 25 décembre 2020, [En ligne] URL : http://lapeaulogie.fr/eric-sagot-fabien-vehlmann

Anne Chassagnol – Comment est né Paco les mains rouges ?

Éric Sagot – Un jour, en 1990, un ami qui avait un bateau m’a proposé de naviguer au large de la Guyane française et j’ai été immédiatement subjugué par ces îles, la beauté de la végétation, et plus particulièrement, par les ruines du bagne. L’architecture, les couleurs, ces vestiges m’ont bouleversé. Impossible d’oublier ces images qui sont restées dans un coin de ma tête. A l’époque, pour être honnête, je connaissais assez peu l’histoire de la Guyane. On ne trouvait pas beaucoup de livres sur le sujet. Comme tout le monde, j’avais l’image qu’en donne Papillon, c’est à peu près tout. On associe souvent le bagne à Cayenne, c’est une erreur. Le bagne ne se limite pas à un seul et même endroit. Il n’y a pas un bagne guyanais, mais des bagnes : ceux de l’île du Salut, de Saint-Laurent-du-Maroni, sans compter les camps forestiers. Il faut vraiment visualiser plusieurs sites pénitentiaires qui correspondent souvent à différents types de bagnes, à différents types de peines. Je me souviens qu’en me promenant, la première fois, on entendait encore, dire, ici et là, que tel bagnard était mort à tel endroit. Le souvenir du bagne imprégnait les conversations. Il y avait un côté assez fantomatique. Quand les derniers bagnards sont morts, dans les années 80, je crois, ils étaient encore très présents dans les esprits. Je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse quelque chose. L’idée a germé. J’ai laissé reposer. En 1990 et en 1991, j’y suis retourné ; je me suis aventuré un peu plus loin, j’ai découvert le musée de Cayenne. J’ai rempli pas mal de carnets de voyage. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à amasser des documents sur cette facette méconnue de la Guyane. J’ai très vite compris que je n’y arriverai pas tout seul parce que j’étais noyé sous la documentation. J’avais trop de pistes et rien n’émergeait. J’ai rencontré Fabien et on s’est tout de suite très bien entendus. On a commencé à échanger de façon assez informelle, lui sur ses histoires, moi sur mes dessins. Quand il est venu à Nantes au moment où il était président du jury des Utopiales, j’en ai profité pour lui apporter un sac de livres. Je lui ai parlé de la Guyane et de mon idée de rattacher le bagne à un récit d’amitié. Il me semble que je lui ai dit que je cherchais à composer une histoire dure sur une belle musique ; je pensais au film Mission. On en a beaucoup discuté et, un jour, j’ai reçu 92 pages, un texte extraordinaire qui m’a transporté par sa justesse et sa beauté.

Fabien Vehlmann – Oui, on se connaissait un peu et, Éric, qui se passionnait pour le bagne, avait aussi très envie d’un récit d’évasion. Il connaît très bien la Guyane. C’est un vrai exégète. De mon côté, j’avais aussi en tête Henri Charrière et je ne voulais pas risquer de tomber dans le piège de l’itération avec un Papillon bis. Quand Éric m’a confié ses livres, j’ai lu, et j’ai achoppé pour trouver le bon axe. Il m’a fallu à peu près quatre ans pour déployer ma curiosité et envisager la question du tatouage qui permettait d’investir à la fois la méta narration et la dimension « art brut » qui me fascine. Pendant ce temps de maturation, on a régulièrement échangé. On en parlait sans en parler. Naturellement. On s’est rendu compte que finalement, il n’y avait pas tant de choses que ça sur le tatouage guyanais, ni sur les histoires d’amitié entre bagnards. Le tatouage est un sujet qui convenait bien à Éric aussi et qui flirte avec son imaginaire, qui épouse parfaitement la subtilité de ses dessins, faussement naïfs. Tout cela me semblait entrer en résonance avec la trajectoire de Paco. Il se trouve qu’à l’époque je relisais, Surveiller et Punir de Michel Foucault où il est question du panoptique. J’ai redécouvert les textes dans lesquels il aborde la question de son homosexualité dans Dits et Écrits, je crois, et j’ai pensé que cet angle-là pourrait correspondre à ce que l’on voulait raconter du bagne. Il y avait un élément narratif qui nous permettrait de faire un pas de côté par rapport à Papillon. L’idée de lier le bagne à une histoire d’amour entre deux bagnards donne une dimension finalement très contemporaine à ce récit. L’homosexualité carcérale est un sujet à part entière. On voulait vraiment rendre hommage à ces hommes brisés et oubliés en faisant entendre leurs voix. Il ne faut pas oublier qu’ils ont été incarcérés dans des conditions abominables, profondément inhumaines. C’était aussi une façon d’aborder la question du genre, de questionner la masculinité et peut-être aussi de déconstruire la notion de normalité.

Couverture de la bande dessinée Paco les mains rouges. Tome 1

Vehlmann & Sagot, Paco les mains rouges, couverture, tome 1, 2013 ©Dargaud

AC – La couverture de Paco les mains rouges est assez ambiguë. Le lecteur ne s’attend pas nécessairement à une histoire de forçats. On pense plutôt aux pirates, probablement à cause du tatouage, du bateau et du patronyme. Cette idée de décentrement, on la retrouve dans les deux tomes. Lorsque l’on pense qu’il s’agit de résoudre une affaire de crime, il est plutôt question du bagne. Quand on s’attend à en savoir plus sur la violence pénitentiaire, on découvre une histoire d’amour, etc. Les attentes du lecteur sont sans cesse détournées, déroutées. Était-ce une volonté de brouiller les pistes dès le départ ? De ne pas montrer ce que l’on s’attend à voir sur le tatouage ?

FV – Oui, c’est vrai qu’il y a des similitudes entre les pirates et les bagnards, ne serait-ce que par la promiscuité, la longueur des traversées, le confinement et la violence à bord. Mais nous ne l’avons pas envisagé tout à fait comme cela, en tout cas, pas du point de vue de la couverture. En revanche, j’ai tenu à ce que Paco garde une part de mystère. Je ne voulais ni m’attarder sur son crime ni qu’on en sache trop sur le tatouage pour laisser place à l’interprétation. Je tenais à montrer qu’il est malin au fond. Il perçoit le risque à bord, il comprend que ses connaissances livresques, son beau parcours d’instituteur, ne lui seront d’aucune aide. Il doit apprendre de nouveaux codes. Par instinct de survie, il décide de se faire tatouer pour se protéger des bagnards les plus violents en leur ressemblant. Sauf que même avec son nouveau tatouage, il n’échappe pas au pire. Même en étant préparé, il ne peut pas envisager l’enfer qui l’attend au bagne. La réalité est toujours plus violente. On voulait montrer une traversée. La thématique du viol, de la pénétration, c’était aussi une façon de dévoiler l’accès brutal à ce monde-là. Personne n’est préparé à l’expérience du bagne. Le tatouage aussi est une forme de pénétration, de perforation.

ES – Je n’avais pas du tout fait le rapprochement avec les pirates. Ce doit être le bateau. C’est vrai que c’est une autre communauté associée aux tatouages et à ses clichés. Pour moi, le bateau de la couverture, c’est typiquement un cargo des années 30, le fameux bateau-cage Martinière qui transportait les forçats. C’était important d’y ajouter une forme d’abstraction. Quant à la texture de la couverture, c’était une idée de l’éditeur qui est évidemment beaucoup plus qu’un éditeur. C’est vraiment quelqu’un qui a veillé sur nous. Cette idée du papier nous a plu. D’ailleurs, souvent, les lecteurs, nous parlent de cette couverture qui est comme une peau.

AC – Justement, à ce propos, c’est fascinant de voir que le dessin de Paco a inspiré des lecteurs qui ont choisi de se faire tatouer ce motif. Il y a une véritable circulation de la page à la peau.

Tatouage la faucheuse, Couverture Paco les mains rouges
Tatouage la faucheuse, Couverture Paco les mains rouges sur un ventre

Motif de Paco, Vehlmann & Sagot, Paco les mains rouges, couverture du tome 1, 2013 © Dargaud © Jürg © Tonito

AC – Vous avez effectué dans ces deux albums, puisqu’il s’agit d’un diptyque, un travail magistral de recherche, à la fois iconographique et historique. Non seulement vous faites apparaître les conditions de détention en Guyane, la perception de la criminalité mais, au niveau linguistique, vous parvenez à capter l’imaginaire des forçats à travers la langue. Comment avez-vous procédé pour cet album ? À quelles archives avez-vous eu accès, notamment pour les tatouages ?

ES – J’ai surtout utilisé les ouvrages de Jérôme Pierrat (Les Hommes illustrés, le tatouage des origines à nos jours ; Les Vrais, les Durs, les Tatoués ; Mauvais garçons), ceux de Franck Sénateur (Le Bagne en relief ; Martinière, transports de forçats 1910-1955), de Michel Pierre (Le Temps des bagnes 1748-1953) ou encore ceux de Marion F. Godfroy (Bagnards). J’avais mis de côté un grand nombre de photos et je me suis aussi beaucoup inspiré de ce que j’ai pu trouver sur le net. On a une image très fausse du bagne, qui nous vient, du cinéma. On imagine à tort des bagnards musclés, massifs, très virils, mais en réalité, ce n’était pas du tout le cas. Ils étaient dans une grande détresse psychologique, loin de tout, coupés du monde, de leurs familles. Les corps étaient ravagés par la captivité, la maladie, la chaleur, la déshydratation. Ils n’avaient strictement rien à manger. Sans parler des cicatrices, des dents en moins. J’ai étudié pas mal de photos et on voit très bien ces corps abîmés, ces visages terriblement émaciés. Il est d’ailleurs frappant de voir à quel point ils ressemblaient aux prisonniers des camps de concentration. Ils avaient la peau sur les os. Le tatouage, c’est sans doute ce qu’ils avaient de plus beau.

FV – Pour l’album, on a vraiment essayé de faire en sorte que chacune des infos nourrisse le récit. On a fait un voyage sur place qui nous a permis de visiter quelques lieux. J’ai été très marqué par les îles.

AC – Les cahiers graphiques que l’on trouve à la fin des deux albums font apparaître des planches en couleurs. À quel moment avez-vous basculé vers le sépia ?

ES – Je n’ai pas vraiment basculé. Cette histoire n’avait pas besoin de couleurs. La couleur, on l’a déjà implicitement avec la végétation. On imagine un territoire luxuriant. Je voulais justement faire abstraction de cette dimension-là. Le sépia apporte à la fois une distance et une concentration. Je cherchais plutôt à obtenir une touche de véracité. Ça m’arrangeait d’avoir du sépia parce qu’on peut jouer sur les densités, du plus clair autour, ou du plus foncé. Le choix du trait assez simple donne accès à une plus grande empathie avec le personnage et les autres bagnards. Je voulais que l’œil ne soit pas perturbé par des gammes de verts et qu’on soit plus du côté du sol, des latérites, de la poussière. J’avais envie que ce soit rugueux. J’aimais bien aussi l’idée d’utiliser une encre sépia parce qu’elle évoque les teintes des publications de l’époque, notamment le journal Détective. Je suis un grand fan de noir et blanc. C’est un exercice supplémentaire qui allait bien avec la narration de Fabien. Il m’a fait un très beau cadeau.

AC – Dans le tome 1, Paco se fait tatouer, non pas au bagne, mais sur le bateau qui le mène à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane. Ce rite de passage, bientôt suivi du traumatisme d’un viol collectif, formalise sa nouvelle identité en tant que criminel attesté mais surtout en tant que victime. Et c’est toute la subtilité de votre bande dessinée : dans Paco on entend opaque. C’est un personnage, toujours sur le fil, qui oscille entre le juste et l’injuste. Son tatouage ne contient pas de texte, néanmoins, c’est un vecteur narratif. Vous parlez d’ailleurs de « récit muet ». Comment s’est imposé le choix du motif ? Comment l’avez-vous trouvé ?

ES – Je me souviens qu’un jour Fabien m’a envoyé une photo de squelette. Le support, d’assez mauvaise qualité, m’a donné une base pour commencer à travailler. Pour les bagnards, j’avais déjà l’iconographie bien en tête. J’ai recyclé des motifs, j’en ai inventé d’autres. Ces forçats tatoués savaient qu’ils ne retrouveraient pas la société, en tout cas, telle qu’ils l’avaient quittée. Ils n’avaient plus rien à perdre. Le tatouage était aussi une forme de surenchère entre eux. C’était une façon de se protéger, de s’inventer un passé, un présent. Il faut imaginer aussi qu’il fait très chaud en Guyane. L’atmosphère est moite. Les corps transpirent. En somme, le tatouage est une sorte de costume qui recouvre les imperfections. C’est une fierté aussi.

FV – Le motif est inspiré d’un insigne de la guerre d’Algérie, « la Mort qui fauche ». Il faisait partie des emblèmes d’une escadrille à laquelle mon père avait appartenu. C’est un souvenir qui m’a beaucoup marqué sur lequel viennent se greffer différentes sources. Il est aussi inspiré de l’iconographie mexicaine, du Dios de los muertes, et de la danse macabre. C’est important de laisser une marge interprétative. L’aspect dynamique du tatouage montre aussi que Paco est bien plus que ce simple instituteur. Le tatouage annonce peut-être ce dont il est capable. Il performe une forme de morbidité, de virilité. C’est une façon de se prémunir. Paco le porte sur la peau et le dessin s’intègre en lui.

AC – On trouve plusieurs catégories de tatouages dans Paco les mains rouges. Il s’agit d’abord d’un stéréotype lié aux caïds, aux « Joyeux », puis un motif d’identification anthropométrique. Les tatouages sont répertoriés par un officier dès l’arrivée du condamné. Ils font office de CV du crime. Vous montrez très bien que c’est aussi un passeport qui témoigne du passage par différents systèmes pénitentiaires, tous plus répressifs, ou différents conflits qui ont fini par broyer ces hommes. Le texte dit qu’ils sont « brûlés de l’intérieur ». Mais le tatouage est aussi un motif réversible. Vous inversez les clichés puisque vous en faites une marque de résilience qui rend ces forçats profondément humains dans un environnement où tout est mis en place pour les déshumaniser. C’est ce que vous vouliez mettre en avant ?

Planche 36 de la bande dessinée Paco les mains rouges

Vehlmann & Sagot, Paco les mains rouges, tome 2, planche 36, page 38, 2017 © Dargaud

FV – Le tatouage est comme un cri muet. Le « Mort aux vaches » sous la chemise, c’est une manière de manifester sa colère sans prendre le risque d’être entendu. C’est aussi une façon de se donner une identité là où il n’y a plus d’identité. D’ailleurs, une fois sur l’île, les bagnards changent de nom. On leur donne un surnom, une fonction. Quand on a commencé à réfléchir à Paco, j’ai découvert que j’avais des affinités avec l’idée d’incarcération. L’écriture et le dessin m’ont sauvé. Je crois vraiment que l’écriture aide à l’évasion. J’ai senti qu’avec Paco on pouvait aborder la thématique du dessin salvateur.

ES – Oui, c’est exactement ça. C’est un dessin qui montre qu’on peut guérir soi-même. C’est une histoire de reconstruction. Je suis très fier de Paco parce que ce récit m’a sauvé la vie aussi. Au moment de Paco, j’ai traversé une période très sombre. Je me suis vraiment pris d’empathie pour ce bagnard. Au fond, je crois qu’il m’a aidé à sortir de mon histoire en dessinant la sienne. J’ai toujours été un passionné de dessin. La bande dessinée a toujours été un rêve d’enfant, et quand Paco est sorti, le livre a été reçu magnifiquement. C’est un souvenir extraordinaire et une grande fierté d’être reconnu par la profession et les historiens du bagne. Le tome 1 est une histoire de départ : Paco quitte les siens. Le tome 2 marque une renaissance. C’est un peu ce que j’ai vécu. Faire Paco, plus que faire l’album, m’a vraiment permis de grandir, d’avancer.

Couverture de la bande dessinée Paco les mains rouges. Tome 2

Vehlmann & Sagot, Paco les mains rouges, tome 2, couverture, 2017 © Dargaud

AC – Alors que dans le tome 1, le tatouage était traité comme un motif d’indentification anthropométrique, dans le tome 2, le tatouage participe à la résurrection d’Armand qui est présenté comme un virtuose du tatouage, en tout cas sur les autres, son corps à lui est ‘bousillé’, et recouvert de la marque typique de Biribi (le fameux « Mektoub », version arabe de « Fatalitas », qui fait référence au destin, à la malchance). Grâce à l’encre que Paco lui fait parvenir, Armand réinvente son propre corps qui devient une œuvre d’art organique, plus proche du tatouage anthropologique local. Le tatouage est représenté comme un acte de survie, un épisode de reconstruction dans des conditions carcérales extrêmes, c’est aussi une façon de fusionner avec le paysage. Contrairement aux autres forçats qui se font tatouer des illustrations qui les raccrochent au passé, Armand fait corps avec la jungle hic et nunc. Il se rattache à un paysage présent, réel. Quel est le sens que vous avez voulu donner à ce tatouage ?

FV – C’est une renaissance. Le personnage d’Armand a une expérience presque mystique de la jungle. Son incarcération est vraiment la pire torture. C’est une mise à l’isolement total dans le silence absolu. Il n’y a rien de pire. Il survit en se tatouant dans le noir des motifs de ce paysage qu’il ne voit pas mais qui l’envahit peu à peu. J’aimais bien l’idée de lui accorder un avenir. C’est une forme de projection. Ses tatouages représentent le bagne après, un bagne détruit par la nature qui vient l’éventrer. Les lianes l’encerclent. C’est une forme de germe, quelque chose de fulgurant, qui envahit les bâtiments. C’est ce qui lui permet de tenir.

ES – Dans l’album, la Guyane est presque un personnage à part entière. C’était important pour nous de la montrer, de proposer des pages de respiration, de donner à voir le ciel, la végétation, le climat comme la planche en contre-plongée dans laquelle on voit Armand à sa sortie de Saint-Joseph. On a besoin de ces pages pour souffler mais aussi pour que ce soit lisible. Ici, Armand se fond dans la forêt. Son tatouage, inspiré du tatouage tribal, m’est venu presque en clignant des yeux : c’est une combinaison qu’il enfile.

Planche 24 de la bande dessinée Paco les mains rouges

Vehlmann & Sagot, Paco les mains rouges, tome 2, planche 24 page 26, 2017 © Dargaud

ES – Pour moi, cette planche est très liée à celle dans laquelle on voit Paco parcourir la peau tatouée d’Armand. Il se promène sur cette peau qui est devenu un paysage, il l’effleure. C’est très sensuel. On est ici dans l’intimité des amants. Il se trouve que c’est aussi un intérieur. Quelque chose de rassurant, de maternel, finalement. Je voulais proposer une planche de rêverie pour caractériser la douceur de leur « amitié-amoureuse ». Il y a quand même la fenêtre grillagée qui permet d’avoir un plan plus éloigné pour rappeler l’enfermement. Si on ne peut pas s’échapper par la fenêtre, on peut se faire la belle, en retrouvant un peu de tendresse, à travers la peau. La moindre brique du bagne est estampillée A.P, pour Administration Pénitentiaire ; quand on regarde bien, dans les scènes d’extérieur, je me suis amusé à inscrire les lettres A.P, cette fois pour Armand et Paco, comme pour montrer que leur amour est bel et bien gravé sur toutes les briques.

AC – Dans Paco les mains rouges, il y a un travail extraordinaire sur la texture et les surfaces et ce, dès la couverture qui a un grammage très particulier. Ce sont des albums très tactiles. Vous utilisez de nombreux systèmes de stries et de rayures qui figurent l’incarcération et qui rappellent aussi le motif épidermique qui est omniprésent. Dans les cahiers graphiques, on voit que vous avez testé plusieurs types de cadrages : vous optez pour des gros plans, vous zoomez littéralement sur la peau qui finit par remplir toute la case. D’ailleurs, le mot case est intéressant puisqu’il définit aussi bien la cellule du forçat que l’unité graphique de la bande dessinée. Dans ce territoire sans issue, la peau est le seul espace d’évasion qui reste.

Comment fait-on pour dessiner la peau ?

FV – Je pense souvent à cette phrase de Valéry, « ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau. ». C’est très parlant, je trouve. La peau est la surface la plus intime, la plus exposée aussi. Le premier rapport entre Armand et Paco passe par la piqûre de l’aiguille. C’est presque une forme de transe ou d’hypnose. Un geste qui permet de suspendre le temps. Leur façon de communiquer n’est pas linguistique mais plutôt épidermique. J’ai déjà exploré ce thème, sous un angle un peu différent, dans un autre album, I.A.N, qui traitait d’un androïde recouvert de peau humaine pour servir d’interface. C’était une façon d’interroger le rapport profondeur-superficialité. La relation de Paco et Armand est à la surface de la caresse.

ES – Si on peut revenir à l’idée des stries, c’est vrai que j’ai beaucoup travaillé ce motif. Je me suis amusé à utiliser tous les éléments de narration pour jouer avec l’œil du lecteur. Il y a effectivement un parallèle entre les rayures du pantalon, les stries, les barreaux, les grillages, les lianes, toute une variété de détails qui indiquent l’univers carcéral. C’est aussi une façon de comprendre comment la jungle est structurée. C’est un autre type de prison avec des barreaux naturels qui créent une forme de transe par l’uniformité et la répétition. On voit partout le même motif. Ça les rendait fous, à la limite de l’hallucination. Ils n’avaient rien dans le ventre. Ce qui les ramène à la vie, c’est la peau, le contact humain. La peau est essentielle dans l’album, parce c’est une surface qui permet de traiter la relation amoureuse. Quand Fabien m’a dit au début qu’on allait passer par le biais de l’homosexualité, pendant un temps, je me suis interrogé sur la façon dont j’allais dessiner ces scènes d’amour, comment j’allais représenter la nudité, d’autant qu’il y a assez peu de dialogues. La communication passe par la peau, par le tatouage, plus que par le langage. C’est la peau qui parle. Et ce qui m’a libéré, finalement, c’est la tendresse. L’amour. Et ça, je sais le dessiner. C’est universel. On en revient à cette idée d’empathie. Il y a plusieurs façons de voir les choses : effectivement, oui, ces bagnards sont dans un vrai rapport de force, dans un milieu clos, il n’y aucune échappatoire possible, ils font face à une forme d’incarcération comparable à des camps, c’est extrêmement violent, mais ils sont aussi dans un rapport de protection. Le travail sur la peau permettait justement de développer cette idée de mise à l’abri, de douceur.

Vehlmann & Sagot, Paco les mains rouges, édition complète, Dargaud, 2021.