Éclaircir par le langage. Une analyse des alter déclarations de cor / raça au Brésil

Stéphanie CASSILDE

Chargée de recherches, Centre d’Etudes en Habitat Durable
Charleroi, Belgique

Avertissement à l’article en portugais

Cet article fut initialement écrit en français pour une audience francophone et potentiellement non-familière avec le Brésil. De ce fait, certaines précisions étaient nécessaires, tandis qu’elles ne l’auraient pas été pour une audience lusophone et/ou familière avec le Brésil. Pour cette traduction, nous avons choisi de laisser toutes ces précisions. Pour la version française, tous les extraits des entretiens furent présentés à la fois en portugais et avec la traduction en français proposée par l’auteure.

Je remercie Ananda Melo King pour avoir relu cette traduction et pour avoir souligné des points d’attention. En effet, l’analyse présentée dans cet article s’appuie sur des données collectées en 2006-2007. Depuis lors, l’introduction de quotas pour les personnes negras, initialement limités aux universités publiques, s’est étendue. Par ailleurs, la revendication du stigmate en ce qui concerne les termes utilisés pour faire référence à autrui aujourd’hui touche aussi le terme preto : graduellement, les personnes se désignent l’une l’autre comme « preta« , « preto » plus souvent. Enfin, l’axe identitaire identifié à partir de nos données semble s’être développé de plus en plus, bien au-delà de son émergence initiée par le Mouvement Noir Unifié : se reconnaître comme negro aujourd’hui au Brésil est une question culturelle et identitaire qui chemine en parallèle, ou indépendamment, des mouvements activistes. La reconnaissance de se considérer comme un individu jouissant des mêmes droits passe également par la question psychologique et sociale de l’acceptation de soi et d’être. 

Comme les répondants, par définition, vivaient dans un autre moment, nous ne mentionnons pas cela dans l’analyse. Notons que ces éléments renforcent le fait qu’il est possible de comprendre comment les alter-déclarations sont construites. Nous nous permettons de proposer d’étendre cette observation aux auto-déclarations.

Référence électronique

Cassilde S., (2018). « Éclaircir par le langage. Une analyse des alter déclarations de cor / raça au Brésil », [En ligne] La Peaulogie 1, mis en ligne le 01 juillet 2018, URL : http://lapeaulogie.fr/eclaircir-par-le-langage-une-analyse-des-alter-declarations-de-cor-raca-au-bresil/

Résumé

Au Brésil, les déclarations de couleurs de peau / races sont collectées à des fins statistiques depuis 1872. Les catégories proposées ne sont pas définies, laissant les répondants libres de choisir celle qui leur convient. C’est pourquoi la littérature est unanime quand elle souligne que ces déclarations sont des constructions sociales pouvant conduire notamment à un phénomène linguistique d’éclaircissement (choisir une catégorie plus claire que celle d’une description purement physique). Or, ces déclarations sont utilisées pour réaliser des statistiques, et interpréter des phénomènes d’inégalités et de discrimination. Le débat concernant la fiabilité de ces déclarations pour réaliser de telles statistiques a pu se cristalliser sur une opposition entre auto et alter déclaration, la première étant jugée plus propice à un éclaircissement. Or l’alter déclaration n’a pas fait l’objet d’autant d’attention pour en analyser les rouages et vérifier qu’elle soit moins sujette à l’éclaircissement. Nous y procédons en nous basant sur des entretiens dans lesquels une même personne (la chercheuse) a pu être décrite par les enquêtés ; nous mettons en évidence la dimension linguistique de l’éclaircissement au Brésil au travers de deux axes (l’influence des caractéristiques socioéconomiques et de la cordialité) tandis que les positionnements identitaires de revendication du stigmate vont plutôt dans le sens d’un assombrissement.

Mots-clés

Alter déclaration, Brésil, Construction de l’identification, Couleur de peau, Éclaircissement, Langage, Race

Avertissement – Terminologie

Il est question dans cet article de couleurs de « peau » et de « races » au Brésil. Choisir dans le titre et le texte de maintenir ces termes en portugais (cor, raça) afin de rendre compte de la terminologie employée, incontournable dans un contexte brésilien, n’évacue par leur portée et les questionnements afférents. La démarche compréhensive de l’auteure vise à rendre compte des catégorisations utilisées et de leurs effets dans les constructions identitaires associées ; cela n’est en rien une indication des pratiques langagières usitées à titre personnel par l’auteure. Nous définissons la race comme une « construction sociale élaborée premièrement par des personnes racistes, qui apparient un élément physique à un élément moral » (Cassilde, 2010a : 6).

Si les races n’existent pas, les mouvements racistes autant qu’antiracistes mobilisent ce terme. La référence contemporaine à une raça negra (littéralement « race nègre ») au Brésil, notamment de la part du Mouvement Noir Unifié, vise à soutenir une modification de la représentation statistique pour rendre visible l’ensemble des personnes afro-descendantes. Ainsi, la catégorie negra agrège les catégories preta (noire) et parda (littéralement grise ; traduisons ici « métisse ») collectées séparément par l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques. Il s’agit pour les tenants de cette agrégation de soutenir la mise en place d’actions affirmatives, y compris des quotas pour l’accès aux universités publiques, constituant la première politique publique utilisant un tel critère au Brésil. En effet, une fois l’abolition de l’esclavage acté (en 1888) le droit brésilien n’a jamais comporté de lois ségrégationnistes comme aux Etats-Unis ou d’Apartheid comme en Afrique du Sud. Cependant, comme le souligne Dominique Vidal, « le métissage comme la race repose sur une fiction et, dans un pays où ce qui a trait à l’élément noir reste déprécié, son idéalisation limite l’émergence et la portée des revendications de ceux qui en portent les traces les plus visibles. » (Vidal, 2009, 18).

Le quesito cor (la question couleur), qui est utilisée pour collecter la variable cor / raça au Brésil comprend d’hier à aujourd’hui les deux termes : Qual é a sua cor ou raça ? – Quelle est votre couleur de peau ou race ? Cassilde (2010b) souligne que les personnes ont la capacité de répondre dans les deux registres, tout en manifestant une préférence pour l’un ou l’autre, la cor renvoyant à une fluidité des catégorisations (la possibilité de choisir au sein de plus d’une centaine de termes[1]) tandis que la raça va de pair avec une polarité (choisir blanc ou noir). De ce fait, nous conservons le duo cor / raça pour cet article pour désigner la réponse au quesito cor, le positionnement fluide ou plutôt fixe du répondant n’émergeant qu’une fois la déclaration faite. Lorsque la déclaration permet clairement d’indiquer le registre, un seul des termes sera conservé. Notons immédiatement l’inégalité de la capacité de révélation de ce choix : si un terme spécifique (negra) permet immédiatement d’indiquer le registre de la raça versus celui de la cor[2], le mot branca (blanche) est unique dans les deux registres.

Nb : Toutes les traductions du portugais au français sont de l’auteure.

Introduction

Beatriz: No seu registro, que cor você tem no seu registro.

Pesquisadora (francesa): Não, não existe registro sobre a cor.

Beatriz: Não, tem sim, quando você nasce eles colocam que cor é, se você é negro, se você é branca.

P: Lá não tem.

Beatriz: Se você é pardo, é […] você tem um cruzamento de índio com branco, de preto com branco, e tem esse negócio de mulato, então é por isso que aqui no Brasil tem essa variação de cor, de ser branco, de ser pardo. Pardo é uma cor, não é nem moreno, nem branco, esse tipo de cor, eu não sou ligado a essa coisa não. Não existe?

P: Não.

Beatriz: Então você não tem uma cor definida no registro?

P: Não existe registro lá para isso.

Beatriz: Que você sabe que cor? […] no nosso registro está lá se é branco [silêncio].

C: Não existe, não perguntam e tudo.

Beatriz: Ah é, então todos são da mesma cor que você?

C: Não se fala [silêncio] disso.

Beatriz: Ah, aqui não, aqui [silêncio].

Beatriz : Sur votre certificat de naissance, quelle couleur avez-vous sur votre certificat.

Chercheuse (française) : Non, la couleur n’est pas consignée.

Beatriz : Non, bien sûr que si, quand on naît ils écrivent la couleur, si vous êtes negro, si vous êtes blanche.

C : Là-bas non.

Beatriz : Si vous êtes pardo, c’est […] que vous êtes un croisement d’indien et de blanc, de preto [noir] et de blanc, et il y a ce truc de mulâtre, alors c’est pour ça qu’ici au Brésil il y a ces variations de couleurs, d’être blanc, d’être pardo. Pardo est une couleur, ce n’est ni moreno, ni blanc, ce genre de couleur, je ne prête pas attention à ces choses-là, non. Ça n’existe pas chez vous ?

C : Non.

Beatriz : Alors aucune couleur n’est indiquée sur votre certificat de naissance ?

C : Il n’existe pas de certificat pour cela là-bas.

Beatriz : Pour que vous sachiez votre couleur ? […] dans notre certificat c’est écrit si c’est blanc [silence].

C : Ça n’existe pas, ils ne le demandent pas, rien.

Beatriz : Ah oui, alors ils sont tous de la même couleur que vous ?

C : On ne parle pas [silence] de cela.

Beatriz : Ah, ici non, ici [silence].

L’extrait de l’entretien avec Beatriz, mis en exergue de cet article, souligne son étonnement en apprenant que la couleur de la peau n’est pas mentionnée sur les certificats de naissance en France. Au Brésil, une telle mention a existé jusqu’en 1988.[3]

Au Brésil, les déclarations de couleurs de peau (cores) / races (raças) sont collectées à des fins statistiques depuis 1872. A la veille de l’abolition de l’esclavage (1888) il importait aux autorités brésiliennes de connaître la composition de sa population par raças[4] : en 1872 le terme preto (noir) identifiait les esclaves tandis que le terme pardo (littéralement gris, une nuance de brun) désignait les personnes non blanches libres. L’abolition de l’esclavage implique l’intégration des personnes auparavant en esclavage à la nation brésilienne, tandis que l’imaginaire social raciste est toujours sous-jacent. L’enjeu pour les autorités brésiliennes est alors de maintenir un critère de différenciation au sein de sa population sans pour autant menacer l’unité nationale : c’est la cor/raça qui est investie pour jouer ce rôle (Nascimento, 2006). La cor/raça est ainsi un élément fondamental de l’idéologie fondatrice de la nation brésilienne (Guimarães, 2008 ; Nascimento et Ribeiro, 2008). Entre les recensements de 1890 et 1940, soit l’item a été supprimé (en 1900 et 1920) soit le recensement n’a pas eu lieu (en 1910 et 1930). Le recensement de 1940 permet aux autorités de voir les effets de leur politique migratoire sur la composition de la population par cores.[5] En effet, dans le prolongement du souhait de blanchir (sic) leur société suite à l’abolition de l’esclavage (Coelho, 2006 : 163) une immigration choisie est mise en place. Elle favorise la venue de ressortissants italiens, japonais et allemands notamment. Les analyses historiques parlent d’ « idéologie du blanchiment » pour désigner cette politique migratoire ainsi que le rôle attendu du métissage dans ce cadre (Bennassar et Marin, 2000 ; Hofbauer, 2006). Des expressions, rapportées par Adesky (2001), telles que limpar o sangue (nettoyer le sang) ou clarear a barriga (éclaircir le ventre, c’est-à-dire la descendance) rendent compte de cette période. Parallèlement, afin de maintenir la congruence des faits avec cet imaginaire (raciste), des personnes à la peau foncée mais disposant d’un statut socioéconomique important sont catégorisées comme ayant la peau claire : le dicton populaire « l’argent blanchit » résume cette opération linguistique.

Cela est rendu possible par l’absence de définition officielle des modalités de réponses pour déclarer sa couleur ou race :

« L’absence d’une ligne de couleur marque la principale différence entre l’ordre post-abolitionniste brésilien et celui de pays également esclavagistes […]. Pour Marx (1997) cette différence est justifiée par la peur des élites dirigeantes brésiliennes face à la possibilité de l’éclosion de conflits raciaux qui empêcheraient la gestion de l’unité de l’Etat-nation »[6] (Brandão et Silva, 2008 : 425-426).

Lorsque la politique dite du blanchiment est officiellement abandonnée au profit de l’idéologie de la démocratie raciale, plus intégratrice, les rouages sous-jacents restent similaires :

« Le langage de la couleur consolida la représentation de la société brésilienne en tant que nation arc-en-ciel, inclusive par définition. La référence à une identité nationale centrée sur le concept de couleur a permis de mobiliser des groupes raciaux et ethniques non-blancs, en même temps qu’elle a assuré leur incorporation au sein du modèle du métis national »[7] (Nascimento, 2006 : 27).

A partir du recensement de 1991 le quesito cor (la « question couleur », nom de l’item à partir duquel la collecte statistique est menée) prend sa formulation actuelle, articulant à la fois cor et raça : la question Qual é a sua cor ou raça ? – Quelle est votre couleur de peau ou race ? – laisse le choix au répondant selon un champ ou l’autre (cor ou raça). Pour Philippe Bataille « la pacification du climat raciste repose sur la représentation de son expression » (1997 : 25). Il n’est donc pas anodin que les deux champs, cor et raça, coexistent pour collecter cette variable statistique au Brésil.

Les effets sur la société contemporaine résident dans le processus de catégorisation : en effet, le langage devient une variable d’ajustement entre une réalité et la perception désirée. Par ailleurs, de manière latente il existe toujours une polarisation du spectre des couleurs entre branco (blanc) valorisé et preto (noir) déprécié (Brandão et Silva, 2008 : 426). Les déclarations de cor/raça sont individuelles : il est possible de constater que deux personnes semblables choisissent de se catégoriser différemment. Cette mobilité autorisée à titre individuel est qualifiée par Alejandro Lipschütz d’ « hypocrisie raciale » (1937/1944). Il cible alors plus spécifiquement le dicton populaire o dinheito embranquece (l’argent blanchit), c’est-à-dire qu’à mesure que le statut économique et social s’élève la déclaration est plus claire, tandis que la couleur de la peau en elle-même ne change pas. L’hypocrisie raciale est déclarative, c’est un acte de langage. Alejandro Lipschütz parle également de « pigmentocratie » pour désigner la congruence entre statut social et déclarations de cor/raça.

A l’occasion d’un recensement, une campagne de communication du Mouvement Noir Unifié a ainsi encouragé les répondants à ne pas « laisser leur couleur devenir blanche ». Dans l’ensemble, les déclarations de couleurs de peau / race sont perçues comme endogènes, c’est-à-dire comme une construction prenant notamment en compte les caractéristiques socioéconomiques des personnes, ce qui fut et reste abondamment souligné dans la littérature (entre autres : Adesky, 2001 ; Byrne et al. 1995 ; Cassilde, 2008 ; Coelho, 2006 ; Harris, 1964 ; Harris et Kotak, 1963 ; Lipschütz, 1937/1944 ; Nogueira, 1998 ; Osório, 2003 ; Paixão et Carvano, 2007 ; Piza et Rosemberg, 2002/2003 ; Silva, 1999 ; Skidmore, 1992 ; Telles, 2014).

Le présent article se focalise sur un acte de langage spécifique : l’éclaircissement par le biais des alter-déclarations. En effet, le débat concernant la fiabilité de ces déclarations pour réaliser de telles statistiques a pu se cristalliser sur une opposition entre auto et alter déclaration, la première étant jugée plus propice à un éclaircissement. Or l’alter déclaration n’a pas fait l’objet d’autant d’attention pour en analyser les rouages et vérifier qu’elle soit moins sujette à l’éclaircissement.

Dans un premier temps nous décrivons le contexte de la recherche ainsi que le corpus d’entretiens. Puis nous soulignons les distinctions entre auto- et alter-déclarations. Enfin, nous présentons les résultats de notre analyse : les trois axes structurant dans la construction des alter-déclarations.

1. Le contexte de la recherche

Cet article se base sur l’analyse d’une partie du matériel collecté pendant une enquête de terrain de neuf mois (novembre 2006-juillet 2007) à São Paulo, Brésil, et dédiée à la compréhension des déclarations de couleurs de peau. Ce matériel comprend des entretiens, des questionnaires, des photographies, des observations et la tenue d’un journal de terrain. Ici, nous mobilisons le corpus des 48 entretiens, dont 8 rassemblent deux rencontres avec chacun des informateurs, et un autre est collectif (réalisé avec trois sœurs). En leur sein, nous avons identifié les passages pertinents pour l’analyse, c’est-à-dire les alter-déclarations par rapport à la chercheuse, qui constitue une personne commune à décrire pour l’ensemble des informateurs.

Annonçons tout de suite que les alter déclarations faites pour nous décrire couvrent l’ensemble du spectre des cores / raças (du blanc au noir), ce qui permet justement de conduire l’analyse. Nous avons veillé tout au long de l’enquête de terrain à conserver une apparence stable en adoptant une sorte d’uniforme de terrain (cf. Photographie 1), ce qui permet de se focaliser sur l’acte de langage seul. Il s’agit de stabiliser notre apparence, qu’il s’agisse de notre couleur de peau, de notre coiffure ou de la manière de nous vêtir vis-à-vis des enquêtés (nous avons adopté une sorte d’uniforme de terrain), et l’inscription socioéconomique que le tiers pouvait choisir d’y associer. Nous nous sommes présentée comme une étudiante française venant pour la première fois au Brésil et n’ayant aucune ascendance brésilienne ; soulignons que cela est strictement exact. Cela a sans doute contribué à ce que les personnes enquêtées prennent le temps, lorsque le sujet de la cor/raça émergeait en entretien, de nous expliquer avec plus de détails leurs réponses, y compris en nous décrivant.

Photographie 1 : Chercheuse sur le terrain – Rendre compte de la personne décrite dans les entretiens

Source : Auteur, 14/12/2006 dans le cadre de la passation des questionnaires dans une entreprise du secteur industriel.

Pour l’analyse de contenu, nous nous sommes intéressée aux modalités d’émergence de cette alter déclaration[8], à la proximité-distance par rapport à la personne décrite (cf. Photographie 1) et notamment à identifier si l’alter-déclaration est porteuse d’un éclaircissement, d’un assombrissement ou correspond à la personne décrite. Enfin, nous analysons la justification des choix d’un terme plutôt que d’un autre pour chacune des alter-déclarations.

Une difficulté d’analyse réside dans la distinction entre éclaircissement, assombrissement ou choix correspondant. En effet, elle dépend de comment la chercheuse doit ou devrait être catégorisée au Brésil. Concernant la définition de l’éclaircissement linguistique, dans le cas où les enquêtés nous ont attribué la cor/raça blanche, cela constitue de manière évidente un éclaircissement à travers le langage. Pour le reste nous avons procédé de la manière suivante. Lorsque nos divers interlocuteurs nous demandaient de nous identifier, nous étions face à une double difficulté : influencer le moins possible l’enquête tout en ne refusant pas de répondre, en nous situant dans un référentiel dans lequel nous n’avons pas été socialisée. Munie d’une photographie de famille, représentant notamment nos parents, nous avons choisi de répondre « mulata » (mulâtre) à cette question. D’une part, il s’agit d’un terme crédible car il rend compte de l’ascendance de nos parents telles qu’elles auraient été perçue par le passé dans un contexte brésilien (ils se situent chacun à un extrême du spectre de cor/raça)[9]. D’autre part, c’est un terme rarement utilisé de nos jours, ce qui permet de répondre tout en se situant en marge des mots mobilisés par les enquêtés. Cela ne résout pas la question de l’ancrage pour définir totalement les frontières de l’éclaircissement dans les alter déclarations. En effet, du point de vue d’un positionnement plus politique, comme celui du Mouvement Noir Unifié, nous devons être catégorisée comme noire (negra, au Brésil) du fait de nos origines. Nous choisissons donc de rappeler ces deux points à partir desquels il est possible d’identifier qu’il y a un éclaircissement au travers des alter déclarations des informateurs, délimitant une ampleur minimale et une ampleur maximale. Ainsi, selon notre déclaration en tant que mulata, la très grande majorité des enquêtés nous éclairciraient, quelques rares personnes alter-déclareraient notre ‘vraie’ couleur et seule une informatrice nous aurait assombrie. Avec une autre auto-déclaration, choisissant le terme morena par exemple, la majorité des enquêtés nous attribueraient notre ‘vraie’ couleur, trois personnes nous éclairciraient et un petit groupe de personnes nous assombrirait. Le point d’ancrage entre auto- et alter-déclaration est donc flottant, l’auto-déclarant réalisant ses propres arbitrages. Nous en tenons compte pour l’analyse.[10]

Avant de présenter les résultats de cette analyse, nous apportons des précisions quant aux auto- et alter-déclarations afin de souligner ce qui les rapproche et ce qui les distingue.

2. Auto- et alter-déclarations de couleurs de peau

Le fait que les déclarations de couleur de peau sont des constructions sociales pouvant ne pas correspondre à l’apparence physique des personnes est unanimement reconnu dans la littérature. Cependant, cela n’est pas suivi d’effet dans les analyses statistiques, où les catégories sont utilisées comme « fiables », notamment pour mesurer les inégalités ou les discriminations. Les discussions se sont plutôt focalisées sur la meilleure source de données à mobiliser pour réduire les biais d’identification. Ainsi, un débat oppose les types de déclaration. Il s’agit de savoir laquelle serait la moins influencée par la prise en compte de ces caractéristiques, qu’elles soient liées au statut socio-économique de la personne (niveau d’étude, niveau de revenu, lieu de résidence, etc.), à certains éléments de son apparence corporelle (la nature des cheveux, la manière de les coiffer, par exemple), à d’autres éléments de son apparence physique (manière de vêtir, coûts supposés plus ou moins élevés de ces vêtements, etc.) ou tout autre élément (voir entre autres : Batos et al. 2008 ; Hill 2002 ; IBGE, 1970 ; Lim et Telles, 1998 ; Miranda-Ribeira et Caetano, 2005 ; Paixão et Carvano, 2007 ; Piza et Rosemberg 2002/2003 ; Moraes Silva et Paixão, 2014). Surtout, c’est l’éclaircissement au travers des déclarations qui est visé, car elle est porteuse de l’imaginaire raciste présenté en introduction. Est-ce qu’en se décrivant elle-même une personne propose une catégorisation plus fiable (sans éclaircissement) qu’en étant décrite par un tiers ? De facto, l’auto déclaration reste le mode de collecte conseillé par les Nations Unies (recommandation 2.1662 en 2008), mais il est le plus critiqué par plusieurs chercheurs étudiant les inégalités et les discriminations au Brésil, qui lui préfèrent l’alter déclaration, jugée à la fois moins biaisée et plus informative des interactions de discrimination, où c’est le tiers qui procède le cas échéant à la mise en acte de la discrimination (cf. Telles (2014) pour un ouvrage récent).
Cependant, l’alter déclaration en elle-même n’a pas fait l’objet d’autant d’attention pour en analyser les rouages et vérifier qu’elle soit moins sujette à l’éclaircissement. De ce fait, pourquoi la construction des alter déclarations seraient-elles a priori hors des influences sociétales touchant les autodéclarations ?

Soulignons qu’au moment de notre terrain (2006-2007), les crèmes éclaircissantes sont fort peu utilisées d’après les personnes rencontrées (que ce soit en entretien ou dans l’ensemble des échanges informels afférents au terrain), contrairement à ce qui peut se retrouver dans d’autres pays (Cameroun, France, Sénégal, etc.). Dans notre journal, nous documentons l’unique mention de ces crèmes pendant notre terrain, par une personne visant justement à en développer le marché en cherchant à en baisser le prix (le coût rapporté par cette personne correspond alors environ au quart d’un salaire minimum pour un tube de 40 ml de crème). L’actualité de l’usage des crèmes éclaircissantes au Brésil est un phénomène à suivre, non mobilisé ici du fait du contexte pendant le terrain.

La couleur de la peau, lorsqu’elle est manipulée ou contrôlée, ce qui n’est pas diffusé auprès de nos enquêtés, se fait plutôt par l’évitement d’une exposition solaire. En revanche, les cheveux peuvent faire l’objet d’un investissement important, tant de manière symbolique qu’en temps et en argent, les cheveux lisses étant, dans les représentations, préférés et plus valorisés que les cheveux bouclés ou crépus. Tout en n’ayant pas fait l’objet d’une collecte spécifique, ce phénomène apparaît de manière régulière et spontanée dans les discours des enquêtés. Il est analysé ici dans la mesure où il est intrinsèquement lié à certaines déclarations, mais il n’a pas fait l’objet d’une analyse dédiée comme a pu le faire Sméralda (2004) ou Mello King (2009), qui éclairent notre analyse.

3. Eléments de construction des alter-déclarations au Brésil : situer l’éclaircissement langagier

Les alter-déclarations en tant que constructions multidimensionnelles

Les trois extraits qui suivent permettent d’illustrer que les alter-déclarations sont des constructions multidimensionnelles :

Aparecida: Eu, sou da parte índia. A minha avó, a minha bisavó era índia. A minha avó, era da sua cor, tinha o cabelo muito muito [a palavra ‘muito’ está mais acentuada] liso.

[…]

Aparecida: Se ela é da sua cor ela fala : morena.

Pesquisadora: Uma pessoa já perguntou a você a cor das pessoas da sua família antes de mim?

Gerson: Perguntaram sim, é gozado, porque eu tenho um sobrinho que é meio moreno, ele é moreno, mais moreno que você. Aí falou : ‘por que ele é moreno’, ‘ah e têm mais dois sobrinhos que são morenos’, ‘e o resto da família é tudo branco?’. Eu falei : ‘ah, não sei’ não é, ‘não sei não’. O pai dele era um pouco mais moreno, não é? Aí eu falei : ‘ah, deve ter puxado o pai’. Porque depois os outros irmãos dele são em 9, 10, sei lá, nem sei te precisar, os outros são mais brancos, mas aí já é outro pai, o pai é mais branco, acho que é isso, não é? Deve ser isso.

Ademar: Meu pai negro, minha mãe, ah vai, ela não chega [silêncio] é da sua cor.

Aparecida : Moi, je suis du côté indien. Ma grand-mère, mon arrière-grand-mère était indienne. Ma grand-mère, elle était de votre couleur, elle avait les cheveux très très [le mot ‘très’ est accentué] lisses.

[…]

Aparecida : Si elle est de votre couleur elle dit : morena .[11]

Chercheuse : Une personne vous a déjà demandé la couleur des personnes de votre famille avant moi ?

Gerson : Oui, ils m’ont demandé. C’est drôle, parce que j’ai un neveu qui est un peu moreno, il est moreno, plus moreno que vous. Alors on a dit : ‘pourquoi est-il moreno’, ‘ah et il y a deux autres neveux qui sont morenos’, ‘et tout le reste de la famille est de couleur blanche ?’. J’ai dit : ‘ah, je ne sais pas’ n’est-ce pas, ‘non je ne sais pas’. Son père était un peu plus moreno, n’est-ce pas ? Alors j’ai dit : ‘ah, il doit tenir de son père’. Parce que, après les autres frères et sœurs, il y en a 9, 10, je ne peux même pas te le préciser, les autres sont plus blancs, mais là c’est déjà un autre père, le père est plus blanc, je pense que c’est cela, n’est-ce pas ? Ce doit être cela.

Ademar : Mon père est negro, ma mère, ah allez, on ne peut pas dire qu’elle arrive à [silence][12] elle est de votre couleur.

Avant de verbaliser l’alter-déclaration, les éléments pris en compte pour la construction sont révélés. Il y a effectivement la couleur de la peau, mais aussi la nature des cheveux, l’ascendance, la comparaison à d’autres personnes. L’ensemble des informateurs rencontrés a conscience que les déclarations sont des constructions.

Outre des justifications, il est possible de noter des évitements pour finalement ne pas verbaliser l’alter-déclaration. Par exemple, nous savons par ailleurs qu’Ademar décrit sa mère comme negra, mais ici il ne le dit pas et opère un glissement du champ de la raça à celui de la cor, qui lui permet de prendre en compte le fait que ses parents n’ont pas exactement la même tonalité de couleur de peau.

Les alter-déclarations articulent cor et raça

Ces trois extraits illustrent la capacité des informateurs à mobiliser l’un ou l’autre registre (cor ou raça) pour procéder à l’alter-déclaration.

P: Posso ser também negra ou mulata?

Caetano: Eu acho que não, porque o mulato, na minha concepção, é uma cor muito característica, seria mais escuro que você. [silêncio] Por exemplo, você já entrevistou a Bruna, a Bruna para mim é mulata. [silêncio] Como eu, eu no meu registro está branco, mas também poderia me considerar moreno, pelo meu tom de pele, não é? Então, moreno também.

Edite: E a morena é, a pele, você é morena, você não é branca você é morena, eu sou morena.

Mônica: Ah, uma pessoa parda é igual a você.

[…]

Mônica: Não é nem negro e nem branco. É mais ou menos. [risos]

[…]

Mônica: […] Você não é nem clara, que nem eu, e nem escura. Essa é uma pessoa parda. [risos]

[…]

Mônica: [silêncio] parda é uma pessoa mais clara que um negro, entendeu?

C : Je peux aussi être negra[13] ou mulata[14] ?

Caetano : Je pense que non, parce que mulato, de mon point de vue, c’est une couleur très caractéristique, ce serait plus foncé que vous. [silence] Par exemple, vous avez déjà fait un entretien avec Bruna, Bruna pour moi est mulata. [silence] Comme moi, sur mon document[15] il est écrit blanc, mais on pourrait aussi me considérer moreno, du fait de ma nuance de peau, n’est-ce pas ? Alors, moreno aussi.

Edite : Et la personne morena[16] est, d’après votre peau, vous êtes morena, vous n’êtes pas blanche vous êtes morena, je suis morena.

Mônica : Ah, une personne parda[17] a la même couleur de peau que vous.

[…]

Mônica : Elle est ni negra, ni blanche. Elle est plus ou moins. [rires]

[…]

Mônica : […] Vous n’êtes ni claire, moi non plus, ni foncée. C’est ainsi qu’est une personne parda. [rires]

[…]

Mônica : [silence] parda c’est une personne plus claire qu’un negro, compris ?

Cela est également partagé par l’ensemble de nos informateurs, même si ensuite ils peuvent privilégier soit l’un, soit l’autre, que ce soit par choix personnel ou selon les circonstances.[18]

Les trois axes de construction de l’alter-déclaration

Outre les éléments soulignés supra, nous identifions trois principaux mécanismes participant à la construction des alter-déclarations, que nous nommons l’axe socio-économique, l’axe identitaire et l’axe courtois.

L’axe socio-économique renvoie, à l’intériorisation de l’idéologie du blanchiment puis de la démocratie raciale (Moreira Leite, 1969/1983 ; Petruccelli, 1996 ; Enders, 1997 ; Nolasco, 1997 ; Schwarcz, 1997 ; Mérian, 2003 ; Hofbauer, 2006). Dans cet imaginaire social, tout se mesure à l’aune de la norme d’une peau blanche et de cheveux lisses : s’en rapprocher, c’est bénéficier d’une amélioration, et inversement. C’est pourquoi, dans cet imaginaire, ne pas lisser ses cheveux par exemple est associé à un manque de moyens financiers, donc à un statut socio-économique inférieur : le proverbe populaire « o dinheiro embranquece » (« l’argent blanchit »), toujours de manière linguistique uniquement puisque l’argent n’est pas utilisé pour modifier la couleur physique de la peau.

P: ‘Cabelo ruim’, o que significa ‘cabelo ruim’?

Diogo: O ‘cabelo ruim’ é o cabelo de negro, aquele cabelo que há dificuldade em pentear [silêncio] e tem o ‘cabelo bom’ que é o cabelo do branco, não é? Então o cabelo do negro é um cabelo ruim de pentear. O nosso cabelo, o meu e o seu e o da minha filha está entre esse ruim de pentear, e esse branco que é fácil de pentear. Então eu deduzo que nós temos o cabelo crespo.

P: O cabelo crespo.

Diogo: Certo? [silêncio] Eu acho que é isso.

Diogo: […] desse salário tem um quinhão, desse salário, um percentual desse salário, que é exatamente para isso. Para cuidar da aparência, e essa aparência cai na transformação do cabelo.

C : ‘Mauvais cheveux’, que signifie ‘mauvais cheveux’ ?

Diogo : Les ‘mauvais cheveux’ ce sont les cheveux du negro, ce negro qui a des difficultés pour se peigner [silence] et il y les ‘bons cheveux’ qui sont les cheveux du blanc, n’est-ce pas ? Alors les cheveux du negro sont des cheveux mauvais à peigner. Nos cheveux, les miens et les vôtres et ceux de ma fille sont mauvais à peigner et ceux du blanc sont faciles à peigner. Alors je déduis que nous avons des cheveux frisés.

C : Des cheveux frisés.

Diogo : Tu comprends ? [silence] Je pense que c’est ça.

Diogo : […] ce salaire il y en a une partie, de ce salaire, un pourcentage de ce salaire, qui est exactement pour cela. Pour prendre soin de l’apparence, et cette apparence réside dans la transformation des cheveux.[19]

Une personne ayant été socialisée dans cet imaginaire social va respecter une sorte d’association supposée entre le statut économique et social et la tonalité de la couleur. Cet axe touche l’ensemble de la société brésilienne, comme le souligne pour l’auto déclaration Ianni (1966/2004 : 71), mais aussi d’autres auteurs (Osório, 2003 : 13).

« Helena me définit comme morena, mais elle précise que pour l’IBGE [l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques] je serais branca » [extrait du journal de terrain – 16/11/06]

L’alter-déclaration de l’IBGE, supposée par Helena, fait écho à de nombreuses situations d’interaction entre un(e) enquêteur(trice) de l’IBGE et un enquêté non blanc, appartenant au corps professoral universitaire généralement[20]. Cela est encore une manifestation du dicton populaire.

Le deuxième axe – l’axe identitaire – touche une partie spécifique de la société brésilienne car cet axe n’est pas systématiquement activé. Il peut être activé de deux manières différentes et non exclusives : (i) la visibilité du positionnement politique et / ou culturel de la personne décrite et/ou (ii) le positionnement politique de la personne qui décrit. Ainsi, si la personne dont la cor/raça va être déclarée se reconnaît politiquement et/ou culturellement comme negra, il faut que cela soit visible pour l’individu qui va réaliser la déclaration. Le fait de ne pas lisser ses cheveux peut être interprété de la sorte, d’autant plus si l’individu ne les lissant pas a les moyens financiers de le faire.

Diogo: Sou pardo. Pardo.

P: E o que você pensa da palavra ‘pardo’?

Diogo: Então o pardo [silêncio] é… é essa união que eu falei para você, essa mistura [silêncio] do europeu, do [trecho não compreensível – 04:51] do europeu do índio e o negro. Não é? Não é? Esse é o pardo. O meu filho, a minha filha a minha mulher é de descendência de português, de português, então a minha filha ela é alta [a palavra ‘alta’ está mais acentuada] de altura de homem, e ela tem o cabelo menos crespo que o seu, é o cabelo liso, mas grosso. O meu filho tem o cabelo mais grosso do que o da minha filha, então o meu filho puxou do lado da minha família e a minha filha puxou do lado da minha mulher, que é descendência de português, não é?Então ela tem o cabelo fino, liso, então ela tem um cabelo liso, mas um cabelo grosso, mas é fino, porque vem de português lá atrás. E a minha filha tem um cabelo longo que vem até aqui assim, não é? […] aqui assim, ela faz chapinha, essas coisas para ficar tudo liso e tal. O meu filho não, o meu filho já usa dread. Sabe o que é dread ? Aquele, que faz aquelas, o negro. O negro costuma a fazer, principalmente quando ele tem uma cultura negra. O cabelo para ele é uma coisa de mocidade, está fazendo engenharia ambiental, então ele está numa fase, que eu gostaria de ter vivido na minha época, mas era proibido neste país, ter aquele cabelão.

Diogo : Je suis pardo. Pardo.

C : Et que pensez-vous du mot ‘pardo’ ?

Diogo : Et bien le pardo [silence] c’est… c’est cette union dont je vous parlais, ce mélange [silence] de l’européen, de [passage incompréhensible] de l’européen, de l’indien et du negro. N’est-ce pas ? N’est-ce pas ? Ça c’est le pardo. Mon fils, ma fille et ma femme ont des ancêtres portugais, portugais, alors ma fille est grande [le mot ‘grande’ est accentué] de la hauteur d’un homme et elle a les cheveux moins frisés que les vôtres, ce sont des cheveux lisses, mais épais. Mon fils a les cheveux plus épais que ceux de ma fille, alors mon fils tient plus de ma famille et ma fille tient plus de celle de ma femme, qui a des ancêtres portugais, n’est-ce pas ? Alors elle a les cheveux fins, lisses, alors elle a les cheveux fins, parce que ça vient des Portugais. Et ma fille elle a les cheveux longs qui vont jusque-là, n’est-ce pas ? [..] ici elle les plaque, cela pour que tout reste lisse. Mon fils non, il a des dreads. Vous savez ce que sont les dreads ? Celui qui en fait, le negro. Le negro a l’habitude d’en faire, surtout quand il a une culture negra. Les cheveux pour lui c’est un truc de jeunesse, il étudie l’ingénierie environnementale, alors il est dans une phase que j’aurais aimé vivre à mon époque, mais c’était interdit dans ce pays, avoir de tels grands cheveux.

Dans le cadre de l’enquête de terrain, nous présentions notre sujet de recherche de la manière suivante : comprendre comment on choisit un mot ou un autre pour décrire les couleurs de peau. Dans la quasi-totalité des cas, nos interlocuteurs nous renvoyaient la compréhension suivante de ce sujet : elle étudie les personnes noires au Brésil (il est sous-entendu qu’une couleur de peau ne peut pas être blanche, or nous avons bien inclus tous les informateurs, quelle que soit leur couleur de peau). Face à une personne qui s’engage dans une discussion au sujet des couleurs de peau, l’alter déclarant tient compte de cette information, telle qu’il l’interprète : aussi, lors de sa déclaration, s’il est sûr que la personne dont il doit déclarer la cor/raça est politiquement et / ou culturellement engagée en tant que negra, c’est ce terme qui est choisi pour l’alter-déclaration. Deuxièmement, c’est l’engagement politique de l’alter déclarant qui compte, indépendamment des préférences et du choix de l’individu dont la couleur / race va être déclarée. Quelle que soit sa propre cor/raça, si l’alter déclarant partage cet engagement, il va mettre en œuvre une séparation chromatique binaire au sein de la société brésilienne, dont les individus sont alors perçus comme étant soit noirs (raça negra), soit blancs. Pour Bruna, c’est la proximité du dia da conciência negra qui (r)éveillle son positionnement politique par rapport à autrui.

Extraits du premier entretien [quatre jours avant le dia da conciência negra [jour de la conscience noire]] :

Bruna: Você veio numa data bem propícia, porque dia 20, segunda-feira, é o dia da consciência negra, no Brasil. […] Eu me determino como negra. […] Jamais eu vou me determinar parda ou outra coisa.

[…]

Bruna: Eu te vejo como negra, porque pelos seus traços você tem descendência negra, não é?

[…]

P: E para você, qual é a minha cor, por exemplo?

Bruna: Para mim você é negra. [risos]. Eu te vejo como negra, porque pelos seus traços você tem descendência negra, não é? Então eu determino isso, pelos traços, pelo conjunto, não é? Nariz, os lábios, os cabelos, o perfil, sabe? Então eu analiso isso para determinar a cor da pessoa, porque apesar de você ser até um pouco mais clara do que eu, não é? Mas o que predomina é o seu tom de pele é mais pro… Então seria o moreno, não, eu determino como o negro.

Bruna : Vous venez à une date propice, parce que le 20, lundi, c’est le jour de la conscience noire, au Brésil. […] Je me classe comme negra. […] Jamais je ne me classerai parda [brune] ou autre chose.

[…]

Bruna : Je te vois comme negra, du fait de vos traits vous avez des ancêtres negros, n’est-ce pas ?

[…]

C : Et pour vous, quelle est ma couleur, par exemple ?

Bruna : Pour moi vous êtes negra. [rires]. Je te vois comme negra, du fait de vos traits vous avez des ancêtres negros, n’est-ce pas ? Alors je détermine cela, par les traits, par l’ensemble n’est-ce pas ? Le nez, les lèvres, les cheveux, le profil, tu sais ? Alors j’analyse cela pour déterminer la couleur de la personne, parce qu’en dépit du fait que vous êtes même un peu plus claire que moi, n’est-ce pas ? Mais ce qui prédomine c’est votre nuance de peau c’est plus… Alors ce serait moreno, non, je classe comme negro.

Extraits du second entretien [deux mois et demi plus tard] :

P: Qual é a sua cor da pele?

Bruna: Agora estou mais moreninha por causa do sol.

[…]

Bruna: Eu por ser da raça negra me determino como negra, mais não sou negra.

[…]

Bruna: Você é uma morena.

[…]

P: Quando o IBGE pergunta qual é a sua cor, o que você responde?

Bruna: […] Eu me determino como negra.

C : Quelle est votre couleur de peau ?

Bruna : Maintenant je suis un peu plus bronzée à cause du soleil.

[…]

Bruna : Moi, étant de race negra je me classe comme negra, mais je ne suis pas negra [noire].

[…]

Bruna : Vous êtes morena.

[…]

C : Quand l’IBGE demande qu’elle est votre couleur de peau, que répondez-vous ?

Bruna: […] Je me classe comme negra.

Selon que la personne décrite partage ou non cet engagement, cet axe favorise un assombrissement (si elle ne le partage pas) ou vise juste (si elle le partage). Au sein du champ référentiel de la cor, il incite à situer l’alter déclaration à un extrême ou à un autre du spectre de la mosaïque brésilienne des couleurs.

Enfin, le troisième axe – l’axe courtois – est lié à la dite cordialité ancrée dans la société brésilienne selon Sérgio Buarque de Holanda (1936/2006). Premièrement, il convient de ne pas parler de cela.

Diogo: A sua cor? [silêncio] Sua cor. É mulata também, porque é essa mistura, eu acho, mistura do branco. Não vamos discutir isso agora que não há necessidade, não é? Você é uma francesa que tem mistura…

Diogo : Votre couleur ? [silence] Votre couleur. C’est aussi mulâtre, parce que ce mélange, je pense, contient du blanc. Nous n’allons pas en parler maintenant alors que ce n’est pas nécessaire, n’est-ce pas ? Vous êtes une Française qui a un mélange…

Deuxièmement, la politesse pose, s’il est obligatoire de faire une telle déclaration, qu’il convient de procéder à un éclaircissement et d’éviter tout assombrissement. Adriana sait pratiquer cet axe quand elle le juge nécessaire :

« Adriana me définit comme mulata [mulâtresse], mulataclara [mulâtresse claire], clarinha [clairette] » [extrait du journal de terrain – 16/11/06]

Mais elle a conscience de l’imaginaire que cet axe recouvre et refuse de l’utiliser dans d’autres circonstances :

Adriana: […] para não chamar a mulata de mulata, ou de parda, se convencionou chamar de morena.

P: E por que não [trecho não compreensível – 27:40] mulata?

Adriana: Porque mulata é muito mais bonito, eu não sei por que, não é ofensivo. Eu não sei, as coisas vão parece que para amenizar o fato de ela ser mulata. Mulata é mulata, branco é branco, negro é negro, japonês é japonês, coreano é coreano. As pessoas têm que assumir o que são. Não adianta eu amenizar, chamar você de morena ao invés de mulata, para amenizar a sua situação. O fato de você ser mulata é humilhante para você. [silêncio] Você não acha isso? Eu acho isso é humilhante! Eu estou te humilhando, porque eu estou achando que você precisa de um favorzinho meu. Você precisa de favor, eu não vou te chamar de mulata porque eu sou boazinha, vou te chamar de morena. Ah, coisa ridícula ! [risos] Sabe?

Adriana : […] pour ne pas appeler « mulâtresse de mulâtresse », ou « de parda », on a pris l’habitude d’appeler morena.

C : Et pourquoi pas [passage incompréhensible] mulâtresse ?

Adriana : Parce que mulâtresse c’est beaucoup plus joli, je ne sais pas pourquoi, ce n’est pas offensant. Je ne sais pas, il semble que c’est pour atténuer le fait qu’elle est mulâtresse. Mulâtresse est mulâtresse, blanc est blanc, negro est negro, japonais est japonais, coréen est coréen. Les personnes doivent assumer ce qu’elles sont. Il ne sert à rien que je minimise les choses et que je vous déclare morena au lieu de mulata, pour atténuer votre situation. Le fait d’être mulata est humiliant pour vous. [silence] Vous ne le pensez pas ? Je pense que c’est humiliant ! Je suis en train de t’humilier, parce que je suis en train de penser que tu as besoin d’une petite faveur de ma part. Vous avez besoin d’une faveur, je ne vais pas te déclarer mulata parce que je suis bien bonne, je vais te déclarer morena. Ah, que c’est ridicule ! [rires] Tu vois ?[21]

Notons qu’en cas de situation conflictuelle entre l’auto- et l’alter-déclarant, cet axe s’inverse : la discourtoisie indique alors en miroir le fonctionnement de la courtoisie. Il s’agit alors de ne surtout pas éclaircir la personne décrite :

Juliana: […] Você é branca, não é?

P: Eu? Não sou. Não sou branca.

Juliana: Morena? É mais um pouco.

Juliana : […] Vous êtes blanche, n’est-ce pas ?

C : Moi ? Non. Je ne suis pas blanche.

Juliana : Morena ? C’est un peu plus.

C’est le ton employé par Juliana pendant l’entretien qui nous indique la nature tendue de cet échange, ce qui nous permet de l’analyser de la sorte.

Cet axe n’est pas activé systématiquement. Il est latent car l’obligation de courtoisie s’impose uniquement lorsque l’alter déclarant doit verbaliser la couleur en présence de la personne décrite ou de ses proches.

Conclusion

Si au Brésil, depuis 1872, des statistiques sont régulièrement produites afin de mesurer les inégalités et les discriminations selon la couleur de la peau, les catégories de cor/raça ne sont pas définies de manière officielle. Cette absence de définition laisse « libres » les répondants de choisir. La littérature a beaucoup étudié les auto-déclarations et notamment l’éclaircissement linguistique (choisir un terme plus clair pour se décrire sans que l’apparence physique ne change), tandis que les alter-déclarations ont moins été analysées.

Notre analyse des alter déclarations vis-à-vis d’une même personne permet d’identifier les rouages de l’éclaircissement linguistique de la part d’un tiers. Deux axes se détachent, avec une influence dans le sens d’un éclaircissement. D’une part la position socioéconomique de la personne décrite rend compte de l’adage populaire brésilien « l’argent blanchit » : ainsi, à apparence strictement égale quant à la tonalité de la couleur de la peau, une personne perçue comme relativement plus aisée aura tendance à être décrite par un tiers avec un terme plus clair. D’autre part, une manifestation de cordialité, basée sur un imaginaire raciste latent, influence aussi l’alter-déclaration dans le sens d’un éclaircissement : il s’agit d’être cordial (sic) avec la personne décrite, surtout si elle est présente au moment de l’alter-déclaration. Un troisième axe influence l’alter-déclaration plutôt dans le sens d’un assombrissement : en effet, l’engagement identitaire (dans le sens d’une certaine adhésion aux objectifs du Mouvement Noir Unifié) de la part de la personne décrite ou de la personne qui décrit mène dans la quasi-totalité des cas au choix de la catégorie « negra » (littéralement « nègre », avec une dimension de revendication du stigmate) visant à rassembler tous les afro-descendants.

Ce focus sur la construction des alter déclarations ne minimise pas le fait que les autodéclarations sont tout autant des constructions. Il ne s’agit pas d’avancer qu’une déclaration est plus biaisée que l’autre : les résultats de notre analyse indiquent que l’alter-déclaration tout comme l’auto-déclaration peut mener à un éclaircissement par le langage de la catégorie de couleur de peau. Nous proposons ainsi des pistes pouvant être partagées par l’analyse des autodéclarations (dont seul majoritairement l’éclaircissement, du fait de l’adage populaire « l’argent blanchit », est usuellement avancé). Le fait que la construction de ces deux modes de déclaration puisse être similaire permet de proposer une explication à la difficulté de mettre en évidence lequel est le plus biaisé. Par exemple, dans le cas d’un éclaircissement, les deux déclarations peuvent aller dans le même sens, mais l’une plus que l’autre, ce qui ne fait pas du plus sombre des éclaircissements une absence d’éclaircissement. Cela souligne la nécessité d’un ancrage qui serait objectif pour identifier ce mouvement, cette distance, cette mobilité chromatique. Par ailleurs, une actualisation serait intéressante afin de suivre l’évolution de cette construction. En effet, une politique des quotas étant en place depuis une dizaine d’années pour l’accès à l’université, il serait intéressant de voir si des identifications stratégiques deviennent consubstantielles aux choix quotidiens même en dehors de l’accès à l’université.

Remerciements

Mes plus vifs remerciements à mes directeurs de thèse, Jean-Louis Arcand et Juan Matas. Cette recherche a reçu un appui financier du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, du DAAD et du REFEB plus spécifiquement pour le terrain. Je remercie l’éditeur et les évaluateur.trices anonymes pour leurs commentaires et suggestions constructifs.

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[1]  Deux enquêtes ont permis d’en identifier respectivement 136 (Enquête nationale par échantillonnage de ménages) et 142 dans l’enquête Emploi Mensuelle ; dans la pratique une grosse dizaine de termes peuvent être couramment utilisés au quotidien, les autres étant plus rares.

[2]  Le terme negra est utilisé pour faire référence à la dite race noire tandis que le terme preta fait référence à la couleur noire : intervertir ces termes – parle de raça preta ou de cor negra – est injurieux

[3] . En 1987, la revue Canadian Political and Social Theory a fait paraître un numéro spécial intitulé « Fashion, Skin and Technology ». Pour une analyse des enjeux entourant la cor/raça indiquée dans le certificat de naissance, nous renvoyons à Cassilde (2016). Supprimée du certificat de naissance, la couleur à la naissance continue cependant d’être collectée à travers la déclaration de naissance vivante (Declaração de Nascido Vivo) produite par les hôpitaux.

[4]  Pour les recensements de 1872 et 1890 la catégorie statistique retenue est uniquement celle de la race (Carvano et Paixão, 2008 : 40).

[5] . Pour ce recensement et jusqu’en 1980, la catégorie statistique retenue est uniquement celle de la couleur (idem).

[6] . « A ausência de uma linha de cor marca a principal diferença entre a ordem pos-abolicionista brasileira e a de países igualmente escravistas […]. Para Marx (1997) essa diferença é justificada pelo temor das elites dirigentes brasilieiras quanto à possibilidade de eclosão de conflitos raciais que viessem a inviabilizar a manutenção da unidade do Estado-nação ».

[7] . « A linguagem da cor consolidou a representação da sociedade brasileira como uma nação arco-iris, inclusive por definição. A referência a uma identidade nacional centrada no conceito de cor permitiu mobilizar grupos raciais e étnicos não broncos, ao mesmo tempo em que assegurou sua incorporação como parte do modela de mestiço nacional ».

[8] . L’alter-déclaration de notre cor/raça émergea selon quatre modalités : (i) l’enquêté peut se positionner, ou positionner ses proches, de manière relative ; (ii) l’enquêté peut aussi recourir à une comparaison mais pour situer notre cor/raça ; (iii) l’enquêté nous attribue un terme sans faire appel à une comparaison ; (iv) l’enquêté réagit à des éléments spécifiques (objet du terrain, auto déclaration lorsque nous devons la faire). Cela a pu se produire de manière spontanée ou à notre demande

[9] . Le Trésor Informatisé de la Langue Française en indique la définition suivante : une personne mulâtre est une « (Personne) dont les parents sont l’un de race blanche, l’autre de race noire et dont la peau présente une coloration assez sombre. ». Ce terme est très peu utilisé

[10] . Tous les prénoms des enquêtés sont fictifs. Les entretiens sont laissés en portugais tout en proposant une traduction. Il s’agit de garder la richesse et les nuances des termes mais aussi de rendre accessible la source originale au lecteur lusophone.

[11] . Une traduction, imparfaite, serait « brun clair ».

[12] . Littéralement, « sa mère n’atteint pas [la race noire] » – complément par nous.

[13] . Littéralement, de race noire.

[14] . Littéralement mulâtre, qui est perçu comme plus foncé que moreno ou pardo.

[15] . Il s’agit du certificat de naissance

[16] .Une traduction, imparfaite, serait « brun clair ».

[17] .Littéralement gris, c’est une nuance de brun. Nous n’avons pas réussi à identifier comment cette nuance se situe par rapport à moreno en termes de couleurs.

[18] .Cf. infra l’effet de la proximité du jour de la conciência negra (conscience noire, littéralement de la race noire).

[19] .Il s’agit de lisser les cheveux.

[20] .Ce sont essentiellement ces chercheurs qui rapportent ces situations dans leurs écrits. cf. E. de A. dos Reis (2002) par exemple.

[21] .Le terme morena renvoie à une tonalité plus claire que le terme de mulata : renoncer à choisir le terme qui conviendrait (ici, mulata) pour en choisir un plus clair est vu comme un moyen de faire plaisir à la personne décrite. Ici Adriana critique ce mécanisme de penser faire plaisir à la personne en l’éclaircissant par le langage.