La Peaulogie

Peaux océan, p’eaux de mer

Appel à textes

« Il faut avoir touché la mer ardente, pris vraiment la mer avec un corps nu, senti l’épaisseur du sel et du sang peser sur la chair comme un arbre blanc pour savoir où sont les pays perdus, pour ne pas cesser de brûler d’attente. Tous ceux qui n’auront pas aimé la mer. qui n’auront pas baigné dans sa rumeur, sucé la nuit, l’eau large et capitale, les grands raisins de la noce natale, ne pourront pas entrer dans la ferveur, seront passés près des départs ouverts. »

(Jean‑Claude Renard, Chant de mer, 1950)

La peau, ce « premier‑né de nos organes des sens et aussi le plus vaste de nos moyens de communication avec l’extérieur » (Wolff‑Quenot, 2001) est ce qui nous met en contact avec les éléments, dans un dialogue incessant entre notre environnement intérieur et extérieur. Elle a un rôle clé dans nos représentations et perceptions des milieux, puisqu’elle les rend sensibles. La nature peut entrer dans le corps à la manière de l’océan qui en pénètre ses pores (Andrieu, 2019, 40), ses interstices, ses plis et ses creux, y laissant alors son empreinte à travers des traces de gerçures, de décoloration ou encore de brûlures. L’océan agit en tant que perturbateur sur le microbiote cutané qui peut mener à certaines infections et pathologies selon l’ASM. Cette communauté de micro‑organismes vivants, qui est différente sur chaque peau avant la baignade, devient alors identique à tous les individus après qu’ils se sont immergés dans un même lieu océanique. L’eau de mer modifie donc la surface du corps, elle ramollit les plaies et leurs croûtes, rappelant alors peut‑être à la peau, à travers ce mimétisme liquide, que sa composition a quasiment la même teneur en sel que celle de la majorité des océans. Ainsi notre humanité est intimement liée à l’élément marin, comme l’évoque le corps fœtal baigné dans « l’enveloppe de maternage » (Cupa, 2006) pleine du liquide amniotique proche de la composition des eaux marines (Pelizzani, Tovaglieri, 2005, Schirrer, 2015).

Et c’est alors une eau salée soignante, un océan‑médecine dans lequel on s’immerge pour tenter de dissoudre ses maux. L’enveloppement du corps dans la matière aquatique, l’absorption de l’élément par l’organisme, ou bien l’application de dérivés marins sur la peau renvoie à des archétypes de régénérations, d‘effacement du temps si ce n’est d’immortalité. L’immersion dans une mer glacée en vue de raffermir la peau tout comme le système immunitaire saisit le corps dans un réflexe de piloérection, éveillant alors, à travers la peau, le corps trop endormi par le quotidien. Ainsi, l’océan qui abîme la peau peut aussi la soigner, grâce aux diverses vies qu’il contient, tels le plancton ou les algues. Une eau vivante qui résonne avec le corps vivant, lui offrant l’espoir d’une certaine harmonie avec le cosmos dont il fait partie.

Les eaux marines sont utilisées depuis des siècles sous différentes aires culturelles, pour le soin tout comme pour les modifications corporelles à l’exemple des îles Chuuk en Micronésie, où le bain de mer avant le lever du soleil aurait de grandes vertus, notamment celles d’apaiser les traitements abrasifs des petites lèvres vulvaires des jeunes filles dans le cadre de l’embellissement des organes génitaux féminins (Ledesma 2000, 57). Ces éléments aquatiques sont aussi dotés d’une certaine forme de magie qui permettrait alors une hybridation entre l’humain et le non‑humain grâce à un pouvoir de conversion, où la peau deviendrait « lisse comme celle d’un dauphin » comme le relève Artaud dans son travail sur les pêcheurs du banc d’Arquin en Mauritanie (2018, 269), ou bien se couvrirait d’écailles comme le racontent certains surfeurs (Sayeux, Sirost, Andrieu, 2021). C’est un imaginaire partagé qui se retrouve dans de nombreuses œuvres de fiction, en littérature à l’exemple de la Mer de Michelet (1935) pour n’en citer qu’un, tout comme dans les contes traditionnels ou dans maintes formes d’arts et de cultures. Ainsi, des récits de la femme‑poisson, sirène que l’on retrouve dans les jades sculptées Hongshan du néolithique, à la réinterprétation du mythe de Poséidon dans le film Aquaman de James Wan paru en 2018, l’hybridation de l’humain et de l’animal aquatique due à l’immersion dans les eaux de mer semble traverser les époques et les continents. L’imagination fertile que porte en lui cet élément, comme l’a si bien décrit Bachelard, relève de la vie tout comme la mort, de la naissance tout comme de la fin, comme peuvent le montrer les p’eaux salées.

Anne Sophie SAYEUX, coordinatrice du numéro thématique

Andrieu B., (2019), « L’osmose émersive », Spirale, 89, 40‑48.

Artaud H., (2018), Poétique des flots. Une anthropologie sensible de la mer dans le banc d’Arguant, Petra, Paris.

Bachelard G., (1942), L’eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Paris : José Corti.

Cupa D. (2006), « Une topologie de la sensualité ; le Moi‑peau », Revue française de psychosomatique, 1/1, 83‑100.

Michelet J., (1983), La Mer, Paris : Folio.

Ledesma B.M., (2000), « Sexe des femmes, sexe des sœurs ; les organes génitaux féminins à Chuuk (Micronésie) », Journal de la Société des océanistes, 110/1, 49‑63.

Pelizzani U., Tovaglieri S., (2005), Apnée, de l’initiation à la performance, Paris : Amphora. https://asm.org/Press‑Releases/2019/June/Ocean‑Swimming‑Alters‑Skin‑Microbiome,‑Increasing

Renard J.-C., (1950), Chant de mer, Haute‑Mer, Paris : Points et contrepoints.

Sayeux A.-S., Sirost O., Andrieu B., (2021), « La maladie de l’oreille du surfeur ; l’imaginaire du soi naturalisé à partir d’une pathologie due à l’immersion en milieu aquatique », L’Évolution Psychiatrique.

Shirrer M., (2015), S’immerger en apnée. Cultures motrices et symbolismes aquatiques, Paris : L’harmattan.

Wolff‑Quenot M.‑J.(2001), In utero ; mythes, croyances et cultures, Paris : Masson.

Calendrier

Propositions de contributions attendues de mars 2021 à juin 2022
Date butoir de remise des articles : 16 juin 2022
La publication du numéro est prévue pour l’hiver 2022

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